C’est une décision qui ne laisse personne indifférent. Sous la présidence de Brice Clotaire Oligui Nguema, le Conseil des ministres du 30 avril a officiellement adopté un projet de décret rendant obligatoire le port de la tenue africaine tous les vendredis au sein des institutions publiques.
Le texte, pris en application de l’article 95 de la Constitution, vise à «célébrer le patrimoine vestimentaire et culturel du Gabon», selon le communiqué final.
Concrètement, chaque vendredi, les agents de l’État devront se présenter vêtus d’une tenue conforme aux codes définis. Pour les hommes : chemise et pantalon en pagne (sans cravate), boubou long ou ensemble en raphia ou wax.
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Pour les femmes, grande robe brodée, ensemble pagne avec corsage d’apparat et foulard. Seules les forces de défense et de sécurité, ainsi que les corps soumis à un uniforme réglementaire, sont exemptés.
Le contrôle du respect de la mesure incombe à la hiérarchie. «Nos parents s’habillaient ainsi». Dans les couloirs des ministères, la mesure est accueillie avec enthousiasme par certains.
«C’est une mesure louable. Aujourd’hui nous avons perdu certaines de nos mœurs. Or nos parents s’habillaient avant en tenue traditionnelle», confie Laetitia Gaëlle, agent au ministère de la fonction publique, fièrement parée d’un pagne.
Même son de cloche du côté de l’encadrement. Amour Clara Megnie, conseiller technique à la fonction publique, arbore une tenue fleurie et assume «l’identité africaine doit pouvoir revenir dans nos administrations. La ministre montre déjà l’exemple en s’habillant en tenue africaine. On ne peut que la suivre.»
Dans le secteur privé aussi, l’idée fait son chemin. Armel Biviga-Biviga, agent privé croisé en chemise africaine, renchérit «n’oublions pas qu’en tant qu’Africains nous devons nous habiller en tant que tels. Dans les années 80, nos femmes portaient des tenues africaines et elles étaient belles. Tout cela a disparu aujourd’hui à cause de la culture occidentale.»
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Mais au-delà du principe, des voix s’élèvent pour interroger la mise en œuvre. Peter Obame, fonctionnaire rencontré dans la rue pose une question de fond «une tenue africaine est une tenue d’origine de chaque la communauté. Par exemple, moi je suis fang, nous avons une tenue traditionnelle, comme les Haoussas, les Punus. Alors pourquoi ne pas valoriser nos différentes tenues ?».
Pour Maïzene Bouity, agent du privé, lunettes noires et tenue occidentale, l’enjeu est ailleurs, «pour nous au Gabon, notre tenue traditionnelle est basée sur le raphia. C’est notre identité. Si on le valorise, on pourra montrer à la face du monde un pan de notre richesse culturelle.»
Absence de prime vestimentaire: le ras-le-bol des internautes. Si l’intention culturelle est saluée, c’est l’absence de mesures d’accompagnement financières qui crispe une partie de l’opinion. Sur les réseaux sociaux, de nombreux Gabonais déplorent que l’État impose le port du pagne sans accorder de prime vestimentaire.
«Acheter du wax de qualité ou du raphia, ce n’est pas donné à tout le monde», écrit un internaute. «Certains agents peinent déjà à boucler les fins de mois, alors alourdir la facture vestimentaire sans compensation, c’est injuste», renchérit un autre.
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À ce stade, aucun décret ni communiqué officiel n’a évoqué la possibilité d’une allocation spécifique. La seule incitation reste la fierté nationale et l’exemple des supérieurs hiérarchiques, tenus de faire respecter la nouvelle règle.
Reste à savoir si l’administration fera preuve de souplesse dans les premiers temps, ou si des sanctions seront appliquées.
Pour l’heure, la mesure interroge autant qu’elle séduit. Symbole fort de réappropriation culturelle pour les uns, contrainte budgétaire supplémentaire pour les autres, le vendredi «tenue africaine» deviendra-t-il une nouvelle tradition ou un motif de contestation silencieuse? Les prochaines semaines diront si les agents gabonais jouent le jeu… à leurs frais ou non.
