Nigeria: comment la spéculation et l’inaction exposent les fractures d’un géant africain

ONU. AFP or licensors

Le 23/05/2026 à 09h33

Derrière le chiffre vertigineux de 35 millions d’affamés potentiels révélé par l’ONU, le Nigeria voit son nord s’enfoncer dans une crise où la vente des biens et le retrait des enfants de l’école deviennent les seuls mécanismes d’adaptation. Une crise moins agricole que politique.

Quelque 35 millions de personnes au Nigeria font face au risque d’une insécurité alimentaire aiguë durant l’année en cours, a indiqué vendredi l’organisation des Nations Unies. «Près d’une personne sur sept - soit 35 millions de personnes à l’échelle nationale du Nigeria - risque de faire face à une insécurité alimentaire aiguë au cours de la saison de soudure de cette année, qui s’étend de juin à août», a déclaré le porte-parole de l’ONU, Stéphane Dujarric lors d’un point de presse à New York.

La soudure est la période précédant les premières récoltes et où le grain de la récolte précédente peut venir à manquer. Une situation qui s’accompagne souvent d’une pénurie et d’une flambée considérable des prix parfois accentuée par la spéculation.

Citant le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), le porte-parole onusien a relevé que cette situation fait du Nigeria l’une des «plus grandes crises» de la faim au monde, “dont le fardeau pèse sur la partie nord du pays”. Il souligne que des millions de familles «seront contraintes de réduire davantage leurs repas, de vendre leurs biens et de retirer leurs enfants de l’école si l’aide est encore retardée».

L’alerte lancée depuis le pupitre new-yorkais de l’ONU par Stéphane Dujarric n’est pas qu’un simple bulletin météorologique de la misère. En annonçant que 35 millions de Nigérians glissent vers l’insécurité alimentaire aiguë durant la soudure juin-août 2026, l’organisation chiffre surtout l’échec collectif à briser le cycle d’une famine saisonnière devenue structurelle. Ce n’est plus seulement le grenier qui se vide avant les premières récoltes ; c’est tout le contrat social qui se délite dans l’indifférence, sous le poids d’une spéculation cynique explicitement pointée du doigt par l’ONU.

L’alerte onusienne dévoile une mécanique mortifère où la rareté du grain n’est plus une fatalité climatique mais une variable d’ajustement financier pour des intermédiaires sans visage. La précision géographique livrée par OCHA agit comme un électrochoc: le fardeau pèse sur le nord du pays. Une mention n’a rien d’anodine, elle dessine une cartographie où l’insécurité alimentaire épouse les contours de l’insécurité tout court, celle des zones déchirées par l’insurrection, rendant l’aide humanitaire aussi difficile à acheminer que les semences.

Le communiqué ne parle pas de sécheresse exceptionnelle mais d’un retard de l’aide internationale, érigeant ainsi l’assistance en variable critique. Le tableau social esquissé est celui d’un déclassement brutal: des familles contraintes de vendre leurs biens productifs, de sacrifier l’éducation des enfants pour un repas hypothétique. Ce ne sont pas des ajustements de survie, ce sont des amputations sociales aux conséquences générationnelles. Ce que l’ONU décrit est un effondrement des stratégies d’adaptation des ménages ruraux, qui basculent de la pauvreté chronique vers une précarité absolue où l’avenir devient un luxe inaccessible.

En qualifiant la situation de «plus grande crise de la faim au monde», la conférence de presse onusienne force à regarder au-delà du chiffre brut de 35 millions. Elle expose un Nigeria schizophrène, locomotive économique du continent et simultanément épicentre humanitaire global. Une brèche entre la puissance théorique et la vulnérabilité réelle qui révèle un État qui n’arrive pas à protéger sa propre population d’une spéculation sur les denrées de base et d’une gouvernance territoriale fragmentée. Le plus alarmant dans cette publication, c’est l’absence de solution nouvelle, comme si la communauté internationale se contentait de compter les affamés en attendant le prochain cycle.

La saison de soudure n’est pas une surprise du calendrier agricole, c’est un rendez-vous annuel avec le désastre, parfaitement prévisible, rendant le retard de l’aide non pas un accident logistique mais une faute politique. La dépêche, sous son langage diplomatique, enregistre l’acte de décès de la résilience des communautés nordistes, laminées par la conjonction d’un marché sans morale, d’une insécurité chronique et d’une solidarité internationale à éclipses.

Par Le360 (avec MAP)
Le 23/05/2026 à 09h33