Foot: «L’Afrique laisse échapper 97% des 2,4 milliards d’euros de valeur de ses joueurs présents au Mondial»

De la Côte d’Ivoire au Sénégal en passant par le Maroc, la formation des talents du football africain est de plus en plus convoités dans le monde.

Le 15/06/2026 à 13h01

EntretienAvec dix sélections qualifiées pour la Coupe du monde, l’Afrique n’a jamais été aussi présente sur la scène du football mondial. Pourtant, cette réussite sportive cache une réalité moins reluisante: le continent continue de voir l’essentiel de la valeur créée par ses joueurs lui échapper. Dans cet entretien, Réda Laraichi, expert marocain en sport business, analyse les mécanismes qui privent les clubs africains des retombées économiques de leurs talents, décrypte le rôle de la diaspora et explique pourquoi la maîtrise des données pourrait devenir l’un des principaux leviers de souveraineté du football africain.

Le360: L’Afrique forme de nombreux mondialistes mais capte peu de la valeur économique créée. Comment expliquez-vous ce paradoxe?

Réda Laraichi: Le talent africain n’est pas le problème, c’est la chaîne de valeur qui l’est. Le continent forme avec des moyens très limités, mais la valeur se crée et se capte ailleurs. Quand un joueur part, c’est souvent pour moins de 200.000 euros, parfois gratuitement. Le club formateur ne touche presque rien à la sortie et ne compte que sur d’hypothétiques pourcentages à la revente, des années plus tard, et encore faut-il les avoir sécurisés.

Résultat: 97% des 2,4 milliards d’euros de valeur des effectifs africains du Mondial sont détenus hors d’Afrique. On forme, mais on ne capitalise pas. Le paradoxe n’est pas sportif, il est structurel.

Les départs vers l’Europe constituent-ils une fuite des talents?

Ce n’est pas une fuite, mais une émigration mal valorisée. Dans une industrie mondialisée, partir en Europe est normal et même souhaitable. Le problème n’est pas qu’ils partent, c’est le prix auquel ils partent.

Vendre à 150.000 euros un joueur qui en vaudra 30 millions, c’est une richesse créée en Afrique et captée ailleurs. L’objectif n’est donc pas de tout retenir: c’est de mieux vendre, plus tard, et de sécuriser la valeur grâce aux clauses de revente, aux mécanismes de solidarité et à un peu plus de temps passé au pays avant le départ.

Pourquoi certaines académies africaines réussissent-elles mieux que d’autres à créer de la valeur?

Les académies qui réussissent ne forment pas seulement des joueurs: elles forment des hommes, et elles construisent une chaîne de valeur. Génération Foot, Diambars, l’Académie Mohammed VI, Right to Dream, Paradou et JMG sont les véritables premières académies exportatrices vers l’Europe. À elles deux, Génération Foot et Diambars pèsent près de 30% de la valeur de la sélection sénégalaise.

Leur réussite tient à trois piliers. D’abord le management et les hommes derrière les structures: une vision, une rigueur et une continuité dans la durée. Ensuite des partenariats structurants avec de grands clubs européens, qui ouvrent un débouché clair et sécurisent un modèle économique. Enfin, et c’est sans doute le facteur le plus sous-estimé, l’éducation: internat, suivi scolaire, accompagnement nutritionnel et encadrement humain.

Ces structures ne produisent pas que des footballeurs, elles produisent des personnes équilibrées. C’est précisément ce qui fait la différence à l’arrivée, sur le terrain comme dans la capacité d’un joueur à s’adapter, à durer et à prendre de la valeur.

La leçon est simple: former ne suffit pas. Il faut un dispositif humain, éducatif et économique capable de transformer le talent en valeur durable.

La diaspora est-elle devenue un avantage compétitif pour les sélections africaines?

La diaspora est devenue le plus grand centre de formation du football africain, et c’est un atout à condition de l’assumer. Soixante-quatre mondialistes africains, soit près d’un sur quatre, ont été formés en France, plus que dans n’importe quel pays africain.

Ce ne sont pas une perte pour les systèmes locaux. Ce sont très majoritairement des binationaux que les académies françaises ont formés et que les sélections africaines ont su identifier, accompagner et intégrer. Le Maroc en a fait une véritable compétence stratégique.

C’est aussi un échange gagnant-gagnant pour les clubs formateurs européens. Un joueur qui n’aurait jamais été sélectionné en équipe de France peut devenir international africain, disputer une Coupe d’Afrique ou une Coupe du monde et voir sa valeur marchande grimper. La FIFA verse même des indemnités aux clubs qui libèrent leurs joueurs pour le Mondial.

La diaspora n’est donc pas un jeu à somme nulle. Elle crée de la valeur pour le joueur, pour la sélection africaine et pour le club formateur. Le vrai défi est de ne pas en dépendre exclusivement et de faire progresser parallèlement la formation locale.

Pourquoi un joueur évoluant hors d’Afrique vaut-il en moyenne beaucoup plus qu’un joueur resté sur le continent?

Cet écart n’est pas un écart de talent, c’est un écart de marché. Un même joueur, dans un championnat médiatisé, scruté par les recruteurs et richement documenté, vaut mécaniquement plus.

Le niveau compte évidemment, mais la valeur marchande est largement une construction d’écosystème: visibilité, exposition, données et compétitions de référence. Rendre les championnats africains plus visibles et mieux documentés augmenterait directement la valeur des joueurs qui y évoluent encore.

La valeur n’est pas qu’une question de pieds, c’est une question de vitrine.

Les mécanismes de solidarité de la FIFA sont-ils suffisants pour rémunérer les clubs formateurs?

Les deux problèmes coexistent: leur application en Afrique fait défaut et les barèmes eux-mêmes mériteraient d’être repensés.

L’indemnité de formation et la contribution de solidarité, qui représentent 5% de chaque transfert international destinés aux clubs formateurs, sont de bons outils sur le papier. Mais la traçabilité reste insuffisante et les montants demeurent faibles lorsque les transferts de départ sont peu élevés.

La FIFA Clearing House va dans le bon sens en automatisant ces flux. Mais plusieurs pistes méritent d’être étudiées: une revalorisation des barèmes, un pourcentage versé tout au long de la carrière du joueur, une catégorisation des académies ou encore une participation du club formateur aux reventes successives.

Toutefois, rien de cela n’est possible sans données fiables sur le parcours des joueurs dès leur plus jeune âge. L’enjeu est autant réglementaire qu’opérationnel: documenter, tracer, réclamer et revaloriser.

Que doit changer le football africain dans la détection des talents?

Le football africain doit cesser de sélectionner les corps les plus mûrs pour sélectionner les meilleurs joueurs.

Les joueurs nés en fin d’année sont moins retenus à 17 ans parce qu’ils sont physiquement moins développés, mais ils deviennent souvent les plus valorisés à l’âge adulte. La détection actuelle écarte donc une partie des meilleurs talents de demain.

Ce qu’il faut changer, c’est la création de données sur les joueurs dès 14 ou 15 ans, avec un historique vérifiable de leurs performances et de leur progression. Il faut évaluer le potentiel et la trajectoire, pas seulement le gabarit du moment.

Dix nations africaines au Mondial 2026 peuvent-elles transformer l’économie du football africain?

Dix qualifiés, c’est une vitrine planétaire. Mais une vitrine ne devient une richesse que si on la convertit.

La FIFA verse à chaque nation qualifiée des revenus de participation et un prize money substantiel. Les clubs africains perçoivent également des indemnités pour la mise à disposition de leurs joueurs. Quant aux joueurs évoluant encore en Afrique, leur valeur augmentera mécaniquement grâce à l’exposition mondiale.

Mais une Coupe du monde dépasse largement le football. C’est aussi une vitrine économique et diplomatique, un espace où se nouent des partenariats, où arrivent de nouveaux sponsors et où peuvent émerger de nouveaux investisseurs.

Reste que rien ne se transforme automatiquement. Pour convertir cet actif, il faut professionnaliser les clubs, renforcer la gouvernance, mieux capter la valeur des transferts et attirer les sponsors vers une jeunesse africaine parmi les plus connectées au monde.

Sans cela, on aura célébré un exploit sans bâtir une économie.

Pourquoi la donnée est-elle devenue un enjeu aussi stratégique que les infrastructures ou la formation?

Au XXIe siècle, on ne capte pas la valeur de ce que l’on ne mesure pas. La donnée conditionne tout le reste. Sans historique vérifié des joueurs, il n’y a pas d’indemnité de formation réclamable, pas de valorisation juste, pas de protection de l’intégrité ni de négociation équilibrée avec les clubs européens.

L’Afrique a trop longtemps dépendu de bases de données conçues ailleurs. Le continent doit construire les siennes, d’autant que les outils d’intelligence artificielle rendent aujourd’hui cet objectif accessible à n’importe quelle fédération.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 15/06/2026 à 13h01