Libreville: dans les bars, se joue le Mondial des Africains non qualifiés

Des supporters de divers pays africains regardant un match de la Coupe du monde dans un bar de Libreville.

Le 13/06/2026 à 16h20

VidéoPendant plus d’un mois États-Unis, Canada et Mexique sont l’épicentre du monde. Le ballon rond règle les jours et les nuits. Pourtant, à des milliers de kilomètres des stades, sur les trottoirs du quartier Stepho, à Libreville, la fièvre est la même. Ici, on ne regarde pas le Mondial. On l’habite.

Les terrasses crachent des gerbes de lumière bleue, celle des écrans accrochés à la hâte. Gabonais, Nigérians, Camerounais s’invitent dans les maquis qui offrent des retransmissions à leur clientèle.

Pourtant, aucun de ces pays africains n’est au rendez-vous du Mondial de cette année. Peu importe. Dans les bars de l’ancienne gare routière, transformés en fan zones improvisées, les supporters des nations non qualifiées sont là. Avec une conviction: celle d’une Afrique debout, même absente du terrain.

Verlaine Alexia, 25 ans, a les gestes précis de celle qui a longtemps foulé les pelouses. Aujourd’hui, elle commente chaque action comme si elle y était. «J’ai un passé de footballeuse. C’est ce qui me pousse à regarder cette Coupe du monde. Et l’Afrique y est bien représentée», confie-t-elle, un verre de jus de bissap à la main.

Autour d’elle, on acquiesce. Ce n’est pas seulement du football qu’il s’agit. C’est une revanche à distance.

Emmanuel, mécanicien nigérian installé à Libreville depuis vingt ans, résume l’état d’esprit général d’une formule qui fait mouche: «Le football ne connaît pas la politique. On regarde le beau jeu. Pour l’instant, je suis Sud-Africain.» Il rit, prêt à soutenir n’importe quel drapeau, pourvu qu’il soit africain.

Megnié Nguema, Gabonais pur jus, ne dit pas autre chose. Il parle fort, comme pour convaincre les étoiles elles-mêmes. «C’est le plus grand sport au monde. Maintenant, comme mon pays, le Gabon, n’y est pas, je suis Africain. Je veux que l’Afrique gagne.» Simple. Puissant.

Derrière lui, un serveur pose des assiettes de poisson braisé. La bière coule. Le Mexique vient de doubler son score face à l’Afrique du Sud, sur l’écran du fond. Une clameur. Ce deuxième but, on le vit comme un mauvais signal.

Sunday, lui, porte son chagrin avec dignité. Nigérian d’origine, il aurait dû vibrer pour les Super Eagles. Mais cette année, rien. «On n’a pas eu de chance, souffle-t-il. Mais comme on est fair-play, on accompagne les autres Africains. La vie continue. On sait que prochainement, on sera là. On apprend de nos erreurs pour mieux avancer.»

À ses côtés, personne ne le plaint. On le respecte.

«La FIFA perd sa crédibilité»

Pourtant, la fête n’est pas sans ombre. Au fond du bar, Jean-Paul Beyala, commerçant camerounais, refuse de lever son verre. Il a les yeux rivés sur l’écran, mais son regard est ailleurs. «La FIFA perd sa crédibilité jour après jour. Ces derniers jours, un arbitre africain a été exclu de la Coupe du monde. C’est avec beaucoup de regret qu’on vit ça dans ce qui devrait être la plus grande fête du monde, où tous les pays doivent se retrouver. Et qui fait ça? Les donneurs de leçons: les États-Unis.»

Autour de lui, certains opinent. D’autres haussent les épaules, préférant le direct à la polémique. Mais le malaise est là, en suspens, comme un nuage au-dessus de l’enthousiasme. À Libreville, on aime le ballon. On n’oublie pas pour autant que le monde, parfois, ne tourne pas rond.

Une planète qui vibre, un quartier qui espère

Jusqu’au 19 juillet, les bars de Stepho continueront de diffuser les matches, s’adaptant au décalage horaire comme ils peuvent: nocturnes rallongées, tournées de café à minuit, paires d’yeux rouges mais lumineuses.

Ici, on ne regarde pas le Mondial pour se distraire. On le regarde pour exister, pour croire que le beau jeu, un jour, reviendra poser ses valises en Afrique. En attendant, on prête son cœur aux autres. Parce que le foot, c’est comme la vie: on joue même quand on n’est pas sur la feuille de match.

Par Ismael Obiang Nze (Libreville, correspondance)
Le 13/06/2026 à 16h20