Que signifie «réguler» les actifs virtuels quand on interdit sans sanctionner, quand on évalue les risques sans agir, quand on adopte des lois sans les appliquer ? Un récent rapport du Groupe d’action financière (GAFI) sur la Recommandation 15 pose ces questions avec une acuité particulière pour l’Afrique.
La septième mise à jour ciblée du GAFI sur la mise en œuvre de la Recommandation 15 (R.15) relative aux actifs virtuels (AV) et aux prestataires de services d’actifs virtuels (PSAV) dresse un tableau intéressant à analyser pour le continent africain.
Si certains pays tirent leur épingle du jeu, la majorité des juridictions africaines peinent à transformer les évaluations des risques en dispositifs de supervision crédibles, laissant le champ libre aux acteurs illicites.
Le rapport, fondé sur une enquête menée auprès de 147 juridictions et sur 149 rapports d’évaluation mutuelle, souligne des progrès globaux modestes, mais des écarts persistants qui exposent l’Afrique à des risques majeurs de blanchiment, de financement du terrorisme et de prolifération.
L’analyse par organes régionaux de type GAFI (FSRB) révèle des disparités frappantes. Le Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment en Afrique de l’Ouest (GIABA) concentre les pires résultats.
Sur 15 juridictions évaluées, 10 sont jugées «non conformes» (NC) à la R.15, 4 «partiellement conformes» (PC) et une seule «largement conforme» (LC). Le Groupe d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique centrale (GABAC) affiche une proportion encore plus alarmante: 5 non conforme sur 6, et une seule partiellement conformes.
Évaluation de la conformité à la R.15 par FSRB africains
| FSRB (Organisme régional) | Conforme (C) | Largement conforme (LC) | Partiellement conforme (PC) | Non conforme (NC) | Total évalué |
|---|---|---|---|---|---|
| GIABA (Afrique de l’Ouest) | 0 | 1 | 4 | 10 | 15 |
| GABAC (Afrique centrale) | 0 | 0 | 1 | 5 | 6 |
| ESAAMLG (Afrique australe et orientale) | 0 | 2 | 8 | 5 | 15 |
| MENAFATF (Afrique du Nord & Moyen-Orient) | 0 | 2 | 4 | 2 | 8 |
Note: Le GIABA affiche le taux de non-conformité le plus élevé (67%), tandis que le MENAFATF présente le profil le plus équilibré. Aucun FSRB africain ne compte de juridiction «conforme».
Source: GAFI.
L’Afrique australe et orientale (ESAAMLG) montre un profil légèrement meilleur avec 2 largement conformes, mais 8 partiellement conformes et 5 non conformes. Enfin, le MENAFATF (Afrique du Nord et Moyen-Orient) présente un bilan plus équilibré: 2 largement conformes, 4 partiellement conformes et 2 non conformes.
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Un paysage confirme que «les juridictions à plus faible capacité peinent à mettre en œuvre la recommandation15», comme le souligne le rapport. Pourtant, quelques pays africains se distinguent. Les Seychelles, avec une note «largement conforme» obtenue en 2026, font figure d’exception positive.
L’Afrique du Sud, notée largement conforme en 2024, a non seulement adopté la Travel Rule mais mène aussi des inspections et des mesures d’exécution. Le Nigeria, malgré une note partiellement conformes en 2024, a mis en place un cadre de licence et réalise des contrôles, bien que l’exigence d’enregistrement des émetteurs de stablecoins reste absente.
Interdictions inefficaces
Un point critique du rapport concerne la montée des approches d’interdiction des actifs virtuels, particulièrement fréquente dans la région Afrique du Nord et Moyen-Orient. Le Maroc, par exemple, interdit explicitement les VA/VASP et se voit attribuer une note partiellement conformes en 2024, mais les colonnes relatives à la supervision, aux inspections et aux sanctions sont marquées «N/A» (non applicables). L’Éthiopie, également en interdiction explicite, affiche une note partiellement conformes en 2021, mais sans preuve de mesures d’exécution.
Indicateurs de mise en œuvre de la R.15 pour les principaux pays africains
| Pays | Évaluation des risques AV/PSAV | Interdiction explicite | Licence / enregistrement PSAV | Exigence stablecoins | Inspections de supervision | Mesures coercitives | Travel Rule adoptée | Note R.15 (année) |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Seychelles | Oui | Non | Oui | Non | Oui | Oui | Oui | LC (2026) |
| Afrique du Sud | Oui | Non | Oui | Oui | Oui | Oui | Oui | LC (2024) |
| Nigeria | Oui | Non | Oui | N/A | Oui | Oui | Oui | PC (2024) |
| Kenya | Oui | Non | En cours | Non | Non | Non | En cours | NC (2022) |
| Maroc | Oui | Oui (totale) | N/A | N/A | N/A | N/A | N/A | PC (2024) |
| Éthiopie | Oui | Oui (totale) | N/A | N/A | N/A | N/A | N/A | PC (2021) |
| Égypte | Oui | Oui (totale) | N/A | N/A | N/A | N/A | N/A | LC (2024) |
Note: «N/A» signifie non applicable du fait de l’interdiction ou de l’absence de cadre.
Source: GAFI.
Or, le GAFI prévient: «les juridictions qui adoptent une approche d’interdiction n’ont pas progressé dans la prise de mesures de surveillance ou d’exécution pour sanctionner les PSAV opérant illégalement sur leur territoire».
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Une situation qui crée un paradoxe dangereux: en interdisant, ces pays se privent d’un cadre de supervision, mais ne parviennent pas à empêcher l’activité illicite. Le rapport note que «le recours à des cadres d’interdiction, bien qu’autorisé par les normes du GAFI, peut représenter des risques significatifs pour le système financier mondial s’il n’est pas appliqué efficacement».
En Afrique, où les capacités de détection et de sanction sont souvent limitées, l’interdiction devient une façade réglementaire qui n’entrave guère les flux criminels, notamment ceux transitant par les prestataires de services d’actifs virtuels (PSAV) offshore.
Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al-Maghrib: le Maroc a opté pour une interdiction totale des actifs virtuels et des prestataires de services d’actifs virtuels (PSAV), une approche que le GAFI juge permise mais risquée si elle n’est pas accompagnée de mesures de détection et de sanction effectives. Or, dans le point sur la mise en œuvre de la Recommandation 15, les colonnes relatives à la supervision, aux inspections et aux mesures coercitives sont marquées “N/A” (non applicables) pour le Maroc. Concrètement, cela signifie que le pays s’est privé de tout cadre de supervision sans pour autant démontrer qu’il identifie et sanctionne les PSAV opérant illégalement sur son territoire. Le GAFI prévient: “les juridictions qui adoptent une approche d’interdiction n’ont pas progressé dans la prise de mesures de surveillance ou d’exécution pour sanctionner les PSAV opérant illégalement sur leur territoire”. Le Maroc illustre ainsi une interdiction de façade: affichée dans les textes, mais sans effet dissuasif réel, laissant les utilisateurs marocains exposés aux plateformes offshore et aux réseaux criminels qui contournent la prohibition, notamment via des VPN et des PSAV non enregistrés.
Le Kenya, symbole des défis structurels
Le cas du Kenya illustre les difficultés de mise en œuvre. Évalué non conforme en 2022, le pays a conduit une évaluation des risques, mais sa législation sur l’enregistrement des PSAV est «en cours», tandis que les inspections, les mesures coercitives et la Travel Rule sont respectivement marquées «Non», «Non» et «En cours».
Un décalage entre l’identification des risques et l’opérationnalisation des réponses qui est un thème récurrent du rapport. De nombreuses juridictions continuent de rencontrer des difficultés à traduire les évaluations des risques en mesures d’atténuation efficaces. Pour un pays comme le Kenya, où l’adoption des cryptomonnaies est notable, cette inertie réglementaire expose les utilisateurs et les institutions financières à des vulnérabilités croissantes.
Le rapport insiste sur les risques liés aux PSAV offshore (oVASP), qui offrent des services dans des juridictions où ils ne sont ni enregistrés ni supervisés. Or, de nombreux pays africains, faute de cadres solides, deviennent des cibles privilégiées.
«Les prestataires de services sur actifs virtuels (crypto) opérant de manière transfrontalière depuis l’étranger (oVASP) sollicitent activement des clients dans des juridictions où ils ne sont pas agréés, y compris en conseillant aux utilisateurs de contourner les exigences réglementaires via des VPN», peut-on lire. Les arrangements imbriqués, où des oVASP se font passer pour des utilisateurs de détail auprès de PSAV agréés, compliquent la détection.
Les stablecoins sont un autre vecteur de préoccupation. Le GAFI révèle que «les organisations terroristes, y compris l’EIIL et Al-Qaïda, privilégient de plus en plus les stablecoins au détriment du Bitcoin». Or, en Afrique, peu de juridictions exigent l’enregistrement des émetteurs de stablecoins.
Le Nigeria, par exemple, affiche «N/A» dans cette colonne, tout comme l’Éthiopie et le Maroc. Une lacune qui est d’autant plus préoccupante que les stablecoins offrent une rapidité de règlement transfrontalière et un anonymat relatif qui facilitent le blanchiment et le financement du terrorisme.
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La finance décentralisée (DeFi) reste un angle mort quasi total sur le continent. Selon l’enquête 2026, seuls 18% des juridictions répondantes ont évalué les risques liés aux arrangements DeFi, et 93% n’ont identifié aucun arrangement DeFi qualifiable de PSAV sur leur territoire. En Afrique, où les ressources techniques sont rares, cette absence d’identification est encore plus marquée.
Le GAFI note que «les autorités de surveillance font face à des contraintes de ressources et de capacités pour développer l’expertise technique nécessaire». Les transactions pair-à-pair via portefeuilles non hébergés sont également jugées à haut risque par 88% des juridictions, mais seules 23% collectent des métriques pour en évaluer l’ampleur.
Approches réglementaires et notes R.15: les deux Afriques
| Pays | Approche dominante | Note R.15 | Point fort signalé | Point bloquant majeur |
|---|---|---|---|---|
| Seychelles | Régulation complète | LC (2026) | Supervision effective et inspections | Aucun signalé dans le rapport |
| Afrique du Sud | Régulation complète | LC (2024) | Travel Rule adoptée et appliquée | – |
| Nigeria | Régulation partielle | PC (2024) | Cadre de licence opérationnel | Stablecoins non couverts |
| Kenya | Régulation en construction | NC (2022) | Évaluation des risques réalisée | Législation et inspections en retard |
| Maroc | Interdiction totale | PC (2024) | Évaluation des risques réalisée | Aucune supervision possible (N/A) |
| Éthiopie | Interdiction totale | PC (2021) | – | Absence de mesures d’exécution |
| Égypte | Interdiction totale | LC (2024) | Note relativement bonne malgré l’interdiction | Supervision non applicable |
Source: GAFI.
Une méconnaissance quantitative qui est un problème majeur pour les pays africains, où les transferts de fonds informels et l’usage des cryptomonnaies pour l’inclusion financière sont significatifs. Sans données fiables, les régulateurs naviguent à vue, et les mesures prises risquent d’être soit disproportionnées, soit insuffisantes.
Le rapport recommande de «renforcer de manière substantielle la collaboration avec les homologues étrangers et les parties prenantes du secteur privé» pour tracer et saisir les actifs illicites.
Pour les pays africains, cela implique de s’appuyer sur les réseaux comme le Groupe Egmont pour les cellules de renseignement financier, mais aussi de développer des canaux bilatéraux avec des juridictions plus avancées.
Or, la coopération internationale reste un critère faiblement satisfait dans de nombreuses évaluations africaines, en raison de l’absence d’accords formels et de la lenteur des procédures d’entraide judiciaire.
Ainsi, le rapport du GAFI dessine une Afrique à deux vitesses. D’un côté, des pays comme les Seychelles, l’Afrique du Sud ou le Nigeria montrent qu’une mise en œuvre effective est possible, même avec des ressources limitées.
De l’autre, une majorité de juridictions, notamment en Afrique de l’Ouest et centrale, restent engluées dans des cadres inaboutis ou des interdictions non appliquées. «Les lacunes persistantes dans la mise en œuvre de la Travel Rule restent une préoccupation sérieuse», insiste le GAFI.
Pour l’Afrique, l’enjeu n’est pas seulement de cocher des cases réglementaires, mais de construire une capacité réelle de supervision, d’enquête et de sanction. Faute de quoi, le continent continuera d’être perçu comme un maillon faible, attirant les flux illicites et éloignant les investissements légitimes dans l’économie numérique. Le temps presse. Les acteurs criminels, eux, n’attendent pas les prochaines évaluations mutuelles.




