Alors que les échos de la 19e réunion de l’Initiative Afrique à Cotonou résonnent encore, une certitude s’impose à la lecture du rapport «Transparence fiscale en Afrique 2026»: le centre de gravité de la coopération fiscale internationale est en train de basculer.
Pour la troisième année consécutive, la région africaine est expéditrice nette de demandes de renseignements. Plus qu’un indicateur technique, ce renversement de dynamique signe l’émergence d’une Afrique qui ne subit plus la norme fiscale mondiale, mais qui l’actionne.
La statistique, extraite du dernier rapport de l’Initiative Afrique, n’a rien d’anecdotique: elle signe la fin d’une époque où les administrations du continent se contentaient de répondre aux requêtes venues du Nord.
Dans ce paysage en recomposition, cinq pays tracent un sillon remarquable. La Tunisie, le Cameroun, le Kenya, l’Ouganda et le Maroc représentent, à eux seuls, 75% des demandes d’échange de renseignements envoyées par les 39 membres africains du Forum mondial en 2025.
Leur proactivité, qui se lit dans la granularité des données du rapport, raconte une histoire plus vaste: celle d’une appropriation sélective et stratégique des outils de la transparence fiscale internationale.
Cinq pays, 75% des requêtes en 2025
| Rang 2025 | Pays | Demandes envoyées en 2025 | Part du total africain 2025 | Demandes cumulées 2009-2025 | Part du cumul historique | Relations d’échange en vigueur |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 1 | Tunisie | 295 | 32% | 2 364 | 38% | 154 |
| 2 | Cameroun | 131 | 14% | Non distingué* | - | 148 |
| 3 | Kenya | 118 | 13% | 1 763 | 29% | 145 |
| 4 | Ouganda | 86 | 10% | Non distingué* | - | 146 |
| 5 | Maroc | 56 | 6% | Non distingué* | - | 154 |
(*): Sur la période 2009-2025, ces pays étaient regroupés dans la catégorie «Afrique du Sud, Cameroun, Maurice, Maroc, Nigeria & Ouganda» (24% du total cumulé). Seuls la Tunisie et le Kenya apparaissaient individuellement.
Source: Secrétariat du Forum mondial; Global Forum surveys; Enquêtes du Forum mondial;
«La transparence n’est pas une concession aux partenaires techniques et financiers, c’est un levier de mobilisation des ressources nationales», déclarait Nicolas Yenoussi, ministre délégué auprès du ministre de l’Économie et des Finances du Bénin et Co-Président de l’Initiative Afrique, lors de l’ouverture de la réunion.
Une affirmation que les chiffres viennent amplement étayer: sur la période 2009-2025, ce sont plus de 4,6 milliards d’euros de recettes supplémentaires (impôts, intérêts et pénalités confondus) qui ont été identifiés par les membres africains grâce aux normes de transparence fiscale.
La lecture comparée des infrastructures d’échange de renseignements éclaire, en partie, la position de leader de la Tunisie. Avec 2 364 demandes émises entre 2014 et 2025, et une part de 38% du total continental sur cette période, le pays s’appuie sur un réseau de 154 relations d’échange, l’un des plus denses du continent.
Fait notable dans les données du rapport: 72% des 3 518 relations d’échange en vigueur en Afrique fin 2025 sont couvertes par la Convention concernant l’assistance administrative mutuelle en matière fiscale, la MAAC, un instrument multilatéral qui fluidifie la coopération. Or, 95% des pays membres disposent désormais d’une délégation de l’autorité compétente, et 80% ont mis en place une unité dédiée à l’échange de renseignements.
Cependant, le véritable saut qualitatif est ailleurs. Il réside dans la montée en puissance des pays ayant adhéré au Forum mondial après 2014. Ceux-ci ont doublé leur nombre moyen de demandes envoyées entre la période 2020-2022 et la période 2023-2025. Une statistique capitale.
Elle démontre que la capacité à utiliser l’échange de renseignements sur demande (ERD) n’est pas proportionnelle au nombre d’années d’ancienneté dans le système, mais témoigne d’une volonté politique et d’une montée en compétence technique accélérée.
Le cas du Cameroun est, à cet égard, emblématique. En 2025, il occupe la deuxième place continentale avec 131 demandes envoyées, soit 14% du total annuel, se hissant à un niveau où il n’était pas distingué individuellement dans les statistiques agrégées de la période 2009-2025.
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Avec 148 relations d’échange, son réseau est pleinement mature, et sa percée en 2025 illustre la fin d’une ère de concentration excessive. Le rapport souligne lui-même cette mutation: alors que deux pays représentaient 67% de l’ensemble des demandes envoyées depuis 2009, cinq pays en représentent 75% en 2025. Une distribution plus équilibrée qui diffuse la pratique sur l’ensemble du continent.
Le Kenya, troisième avec 118 demandes en 2025, s’inscrit dans une trajectoire de régularité. Ses 1 763 demandes cumulées depuis 2009, qui en faisaient déjà le deuxième contributeur historique, ne sont pas le fruit d’un effort ponctuel mais d’une stratégie administrative constante.
L’Ouganda, quatrième avec 86 demandes en 2025, incarne quant à lui la progression des juridictions qui transforment leur intégration dans les réseaux d’échange (146 relations) en une politique active de recouvrement de l’impôt. Comme le rappelle le contexte de la réunion de Cotonou, 25 pays africains ont envoyé des demandes en 2025, un nombre record. L’Ouganda n’est plus un acteur passif de la transparence fiscale ; il en est un utilisateur intensif.
Le Maroc, cinquième avec 56 demandes, ferme ce peloton de tête. Avec 154 relations d’échange, son réseau est l’un des plus vastes du continent, à égalité avec la Tunisie. Sa position dans le Top 5, bien que plus modeste en volume, n’en est pas moins révélatrice d’une orientation stratégique: l’administration fiscale marocaine mobilise les instruments internationaux pour sécuriser son assiette fiscale, dans un contexte où la compétition fiscale et les flux financiers transfrontaliers exigent des réponses coordonnées.
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L’analyse de ces cinq trajectoires serait incomplète si elle ne les replaçait pas dans le cadre plus large de la Norme commune de déclaration (NCD). L’échange automatique de renseignements sur les comptes financiers, auquel huit pays africains procèdent déjà et cinq autres se sont engagés d’ici 2028, constitue la deuxième jambe de cette stratégie de mobilisation des recettes.
En 2025, sur les 417 millions d’euros de recettes supplémentaires identifiées, la NCD, via les programmes de divulgation volontaire et l’utilisation des données, a généré 208 millions d’euros. L’ERD et les enquêtes internationales en ont apporté 209 millions. Un quasi-équilibre entre les deux instruments qui prouve leur complémentarité. Là où l’ERD permet une action chirurgicale sur des contribuables ciblés, la NCD agit comme un filet de dissuasion à large spectre.
Le fait que ces recettes n’aient été déclarées en 2025 que par un sous-ensemble de pays (neuf pour l’ERD et les enquêtes, trois pour les données NCD et les programmes de divulgation volontaire associés) introduit toutefois un bémol analytique. Les 417 millions d’euros identifiés en 2025 ne représentent qu’une fraction du potentiel continental, ce que le rapport ne manque pas de souligner en évoquant des «progrès inégaux d’un pays à l’autre».
Le chiffre est moins une fin qu’un signal. Il atteste qu’à chaque fois qu’un pays investit dans son infrastructure d’échange (manuel de procédures, outil de suivi, canaux de communication) le retour sur investissement se matérialise rapidement. Pourtant, seuls 39% des pays ayant répondu à l’enquête 2026 du Forum mondial disposent d’un outil d’évaluation de l’impact de leurs demandes, et 54% seulement ont signé un protocole d’accord. Ces lacunes persistent.
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L’écart entre membres et non-membres du Forum mondial, mis en exergue par le rapport, est à cet égard un puissant argument en faveur de l’adhésion aux instruments multilatéraux. Les données sur les relations d’échange en vigueur sont sans appel: le Burundi, la Somalie et le Soudan du Sud affichent zéro relation. Les Comores, l’Érythrée, Sao Tomé-et-Principe n’en comptent qu’une seule. À l’inverse, les membres ayant ratifié la MAAC naviguent dans un réseau de plus de 140 partenaires. L’adhésion à la Convention transforme radicalement la capacité d’un État à tracer les avoirs de ses résidents à l’étranger.
Dans ce contexte, l’annonce faite à Cotonou par Mahamadou Gado, Commissaire chargé du Département des Politiques Économiques et de la Fiscalité Intérieure à la Commission de l’UEMOA, prend tout son sens: la transparence fiscale n’est plus un sujet technique confiné aux directions des impôts, mais une composante de la souveraineté économique des États.
Demandes d’échanges de renseignements (ER) envoyées et reçues par les pays africains.
Six pays africains se préparent à tracker les crypto-actifs d’ici 2028
Le rapport de l’Initiative Afrique pour 2026 ouvre également une fenêtre sur l’avenir. Six pays africains se préparent déjà à l’échange automatique de renseignements sur les transactions en crypto-actifs d’ici 2028. Cette projection indique que les administrations fiscales du continent ne sont pas en retard d’une révolution technologique ; elles anticipent la prochaine. Les crypto-actifs, par leur nature décentralisée et transfrontalière, ne pourront être appréhendés que par une coopération internationale renforcée. Les pays qui, comme la Tunisie, le Cameroun ou le Kenya, ont déjà démontré leur maîtrise de l’ERD et de la NCD seront en première ligne pour cette nouvelle frontière.
La réunion de Cotonou, présidée par le Bénin en présence de quatre chefs d’administrations fiscales du continent, a également été le théâtre d’un constat partagé: les donateurs (Allemagne, Canada, France, Royaume-Uni, Union européenne et six autres) et les partenaires comme la Banque africaine de développement ou le Forum sur l’administration fiscale africaine restent essentiels, mais leur rôle évolue. Ils ne sont plus les architectes des réformes, mais les accompagnateurs d’une dynamique endogène. Les 79 délégués issus de 24 pays africains qui ont fait le déplacement ne sont pas venus recevoir des instructions ; ils sont venus partager des résultats.
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Ce que le classement 2025 des pays demandeurs de renseignements nous dit, en définitive, c’est que la frontière ne passe plus entre une Afrique qui serait victime de l’évasion fiscale et des pays développés qui en seraient les pourvoyeurs. Elle passe entre les États qui se sont dotés des moyens juridiques, humains et techniques pour agir, et ceux qui restent en marge de cette transformation.
La Tunisie, le Cameroun, le Kenya, l’Ouganda et le Maroc ont fait le choix de l’action. Leur exemplarité est un défi lancé aux autres membres du continent, membres et non-membres du Forum mondial confondus. Dans la compétition silencieuse pour la mobilisation des ressources intérieures, l’arme la plus redoutable est désormais l’information. Et ces cinq pays ont choisi de s’en servir.





