Cacao, anacarde, hévéa: la Côte d’Ivoire veut enfin goûter au chocolat de la transformation

Robert Beugré Mambé, Premier ministre de Côte d'Ivoire.. AFP or licensors

Le 22/06/2026 à 10h55

La Côte d’Ivoire règne sur le cacao, la noix de cajou et l’hévéa, mais elle ne maîtrise pas encore l’or que représentent leurs dérivés transformés, et c’est tout l’aveu silencieux du Programme National d’Investissement Agricole de troisième génération (PNIA 3).

Quand un Premier ministre promet une agriculture d’entreprise à une jeunesse qui réclame sa part du gâteau des matières premières, le plan agricole devient un pacte social autant qu’un document technique.

Le lancement du Programme National d’Investissement Agricole de troisième génération, le 19 juin 2026 à Abidjan, est un acte politique autant qu’une feuille de route technique. En apparence, la Côte d’Ivoire consolide une success story: 17% du PIB, 40% des exportations, 40% de l’emploi national, plus de 37 millions de tonnes de production globale, leadership mondial sur le cacao, l’anacarde et l’hévéa.

Les deux premières générations du PNIA, assume le Premier ministre Robert Beugré Mambé, ont posé les bases solides du développement agricole. Le pays peut donc se projeter avec une ambition affichée de souveraineté alimentaire et d’agriculture d’entreprise. Mais c’est précisément dans ce glissement sémantique que se niche la rupture: passer d’une agriculture de volumes à une agriculture de valeur. Le communiqué officiel livre deux chiffres qui trahissent un agenda non dit.

La transformation locale du cacao atteint 41%, celle de la noix de cajou 43%. Présentés comme des progressions, ces taux révèlent surtout que plus de la moitié de la récolte quitte encore le territoire à l’état brut, abandonnant la richesse de la seconde transformation à d’autres. Le PNIA 3 ne peut donc pas être lu comme une simple mise à jour programmatique ; il est la réponse implicite à cette hémorragie de valeur ajoutée, sous la pression d’une jeunesse qui ne veut plus seulement cultiver mais entreprendre, transformer, exporter du fini. Le Premier ministre ne s’y trompe pas en insistant sur une agriculture «mieux connectée au marché» et instaurant «un cadre d’initiative, d’innovation et d’entreprenariat pour les jeunes».

La promesse est immense, les verrous aussi. Les cinq axes structurels du programme (souveraineté alimentaire, compétitivité, financement, sécurisation du foncier rural, résilience climatique) dessinent les failles que les PNIA précédents n’ont pas refermées. La question foncière, notamment, reste la mère de toutes les batailles dans un pays où la pression sur les terres s’intensifie et où le flou juridique freine l’investissement structurant.

Annoncer l’accélération de la sécurisation du foncier rural, c’est reconnaître qu’il y a urgence à transformer un droit coutumier souvent instrumentalisé en véritable levier de développement. De même, la mention explicite du changement climatique n’a rien d’une concession rhétorique: les filières phares sont exposées à une volatilité climatique croissante qui menace les volumes, et donc les équilibres macroéconomiques.

Or le lancement du PNIA reste silencieux sur les mécanismes concrets de financement de cette résilience, comme sur le coût global du PNIA 3, élément pourtant central pour juger de sa crédibilité. L’expérience ouest-africaine récente enseigne que les plans d’investissement agricole se succèdent sans toujours bousculer la structure des incitations: prix bord champ, accès au crédit, fiscalité des intrants, gouvernance des filières.

La Côte d’Ivoire devra démontrer que son troisième programme n’est pas une couche de vernis supplémentaire sur un modèle qui a fait ses preuves en volume, mais dont les limites en matière de partage de la valeur sont de plus en plus visibles. L’enjeu réel de ce PNIA 3 pourrait bien se résumer à un arbitrage risqué: accepter de perturber des rentes d’exportation brute confortables au profit d’un capital industriel et humain qui tarde à éclore. La cérémonie d’Abidjan a eu le mérite de poser le décor. Le verdict viendra de la capacité à transformer ces annonces en actes de propriété industrielle sur le cacao, la noix de cajou et le caoutchouc, et non en simples certificats de bonne volonté politique.

Avec 41% de transformation locale pour le cacao et 43% pour l’anacarde, le leader mondial affiche des progrès qui masquent mal une dépendance persistante à l’exportation brute. Le nouveau programme agricole promet de changer de logiciel ; les leviers du foncier, du financement et du climat diront s’il peut être autre chose qu’un inventaire de vœux.

Par Le360 (avec MAP)
Le 22/06/2026 à 10h55