L’Afrique, souvent décrite comme le continent de l’avenir, a ici une chance de transformer une promesse en réalité. Le Système global de préférences commerciales entre pays en développement (GSTP), dans le cadre du Protocole de São Paulo, longtemps resté dans l’ombre des grandes négociations multilatérales, pourrait devenir l’instrument d’une résilience économique africaine fondée sur la coopération Sud-Sud.
La Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED) estime que «sa mise en œuvre (Protocole de São Paulo) pourrait générer des gains de bien-être allant jusqu’à 27 milliards de dollars et des réductions tarifaires d’au moins 20% sur environ 6.000 produits. Les pays participants représentent un marché d’environ 18.000 milliards de dollars et plus de 4 milliards de personnes», explique la CNUCED
Mais pour cela, il faudra que les pays africains signataires osent franchir le pas, et que les non-signataires comprennent l’intérêt de rejoindre un mécanisme qui conditionnera les échanges de demain.
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Alors que le GSTP franchit une étape décisive, les projecteurs se braquent sur le continent africain. Le Maroc, qui a présidé la 34e session du Comité des participants, et l’Égypte, signataire du Protocole de São Paulo, sont en première ligne. Ils sont signataires du Protocole, mais ne l’ont pas encore ratifié. Autrement dit, ces deux pays n’ont pas encore accompli la procédure interne requise (approbation parlementaire, décret présidentiel ou autre mécanisme constitutionnel) qui transforme l’accord de principe en engagement formel et définitif. La ratification est l’acte par lequel l’État consent à être lié juridiquement par le traité sur le plan international.
Ainsi, le Maroc et l’Égypte ont montré un intérêt politique en signant le Protocole de São Paulo, mais tant qu’ils ne l’ont pas ratifié, ils ne sont pas tenus d’appliquer ses réductions tarifaires (20% sur 47 000 produits) et ne peuvent pas bénéficier des avantages qui en découlent entre les États l’ayant ratifié. Le protocole n’entrera en vigueur qu’après le dépôt du nombre requis de ratifications, il n’en manque actuellement qu’une seule, et ces deux pays africains sont en position de la fournir.
Derrière eux, des pays comme le Bénin, le Mozambique ou la Tanzanie affichent des taux d’exportation intragroupe parmi les plus élevés au monde.
À quelques encablures d’une ratification historique, l’Afrique n’est pas simple spectatrice: elle est devenue l’un des piliers d’un accord qui pourrait redessiner les équilibres du commerce mondial.
Le paradoxe africain: forte dépendance commerciale, faible adhésion au protocole de São Paulo
| Pays africain | Part des exportations vers l’ensemble des membres du GSTP (2025) | Part des exportations vers les participants au Protocole de São Paulo (2025) | Statut vis-à-vis du Protocole de São Paulo |
|---|---|---|---|
| Bénin | 53% | Non disponible (non signataire) | Non signataire |
| Mozambique | 35% | Non disponible | Non signataire |
| Tanzanie | 29% | Non disponible | Non signataire |
| Nigeria | 27% | Non disponible | Non signataire |
| Guinée | 22% | Non disponible | Non signataire |
| Égypte | 19% | 7,3% | Signataire, non ratifié |
| Cameroun | 17% | Non disponible | Non signataire |
| Maroc | 15% | 8,8% | Signataire, non ratifié |
| Soudan | 13% | Non disponible | Non signataire |
| Algérie | 12% | Non disponible | Non signataire |
| Ghana | 12% | Non disponible | Non signataire |
| Tunisie | 11% | Non disponible | Non signataire |
| Zimbabwe | 6% | Non disponible | Non signataire |
| Libye | 5% | Non disponible | Non signataire |
Source: CNUCED, base de données GSTP, UNCTADstat, 2026.
Le GSTP, né en 1988 sous l’égide de la CNUCED, reste le seul accord commercial interrégional conçu exclusivement par et pour les pays en développement. Il rassemble aujourd’hui 42 économies représentant près de 18.000 milliards de dollars d’échanges, soit environ un cinquième des importations mondiales de marchandises. Pourtant, ce géant institutionnel demeure largement méconnu du grand public, y compris sur le continent africain où il compte pourtant de nombreux membres.
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La 34e session du Comité des participants (COP34), qui s’est tenue le 20 juillet 2026 à Genève, en Suisse, a insufflé un nouvel élan. Plusieurs outils concrets ont été lancés: une base de données inédite, un projet de manuel de mise en œuvre, un plan de travail 2026-2028, une note technique sur les fibres naturelles et alternatives, et un site web repensé. Mais l’élément le plus déterminant réside ailleurs: le Protocole du Cycle de São Paulo, signé en 2010, n’est plus qu’à une seule ratification de son entrée en vigueur. Or, parmi les huit signataires n’ayant pas encore ratifié, deux sont africains: le Maroc et l’Égypte.
Une réalité qui confère à ces deux pays un pouvoir disproportionné. En ratifiant, l’un ou l’autre pourrait déclencher des réductions tarifaires de 20% sur environ 47.000 produits entre onze économies d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Les gains de bien-être potentiels sont estimés à 14 milliards de dollars pour les seuls participants au protocole, et jusqu’à 27 milliards si les engagements étaient étendus aux 42 membres du GSTP.
L’Afrique, souvent perçue comme périphérique dans les négociations commerciales multilatérales, se retrouve ici en position d’arbitre.
Un intérêt commercial mesurable pour le Maroc
«Les flux commerciaux sont en train d’être remodelés. La coopération commerciale Sud-Sud dans le cadre du GSTP est plus essentielle que jamais», fait valoir l’Ambassadeur Omar Zniber, représentant permanent du Maroc à Genève. Le diplomate a présidé la COP34. Sa déclaration résonne comme un plaidoyer pour une implication africaine accrue. Le Maroc ne se contente pas de paroles. Les chiffres montrent qu’il est déjà un acteur significatif des échanges intragroupe.
Selon la base de données GSTP de la CNUCED, le Maroc a exporté en 2025 environ 8,8% de ses marchandises vers les autres participants au Protocole de São Paulo, ce qui le place au quatrième rang mondial derrière l’Indonésie (16,5%), l’Argentine (11,2%) et la Malaisie (10,2%). Si l’on élargit le périmètre à l’ensemble des 42 participants du GSTP, la part des exportations marocaines vers ces pays atteint 15%.
Ce chiffre, bien que modeste comparé à celui du Bénin (53%) ou du Mozambique (35%), reste supérieur à celui de l’Algérie (12%) ou de la Tunisie (11%), et témoigne d’une intégration croissante du royaume dans les chaînes de valeur Sud-Sud.
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Mais c’est sur le plan diplomatique que Rabat se distingue le plus nettement. En présidant la COP34, le Maroc envoie un signal clair: il entend jouer un rôle de premier plan dans la redéfinition des règles du commerce entre pays en développement.
Une posture cohérente avec la stratégie africaine du royaume, qui a multiplié ces dernières années les accords bilatéraux et les investissements sur le continent. Reste à savoir si cette ambition se traduira par une ratification rapide du Protocole de São Paulo. Si tel était le cas, le Maroc deviendrait le premier pays africain à ratifier cet instrument, avec des retombées symboliques et économiques considérables.
L’Égypte encore hésitante
L’Égypte partage avec le Maroc le statut de signataire africain du Protocole de São Paulo. Avec 7,3% de ses exportations destinées aux autres participants à ce protocole, elle se situe juste derrière le Brésil (7,3% également) et devant la République de Corée (6,5%) et l’Inde (5,8%). Si l’on considère l’ensemble des 42 membres du GSTP, la part égyptienne grimpe à 19%, un niveau notable pour une économie de cette taille.
Le Caire n’a pas encore ratifié, et aucune déclaration officielle émanant des autorités égyptiennes n’est citée dans les documents de la COP34. Toutefois, la présence de l’Égypte parmi les signataires depuis 2010 montre qu’elle perçoit l’intérêt stratégique d’un tel accord. En tant que porte d’entrée vers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, l’Égypte pourrait tirer profit d’une baisse des droits de douane sur des milliers de produits, notamment dans les secteurs du textile, de l’agroalimentaire et des produits chimiques. L’enjeu est d’autant plus crucial que l’économie égyptienne a besoin de diversifier ses débouchés, dans un contexte de tensions sur les devises et de concurrence accrue sur les marchés traditionnels.
L’entrée en vigueur du Protocole de São Paulo offrirait à l’Égypte un accès préférentiel à des marchés aussi dynamiques que l’Inde, la Malaisie ou l’Indonésie, tout en renforçant sa position au sein du monde en développement. À l’inverse, un report prolongé de la ratification pourrait priver Le Caire d’un avantage compétitif alors que d’autres pays africains, comme le Nigeria ou la Tanzanie, intensifient leurs échanges avec l’Asie du Sud-Est et l’Amérique latine.
Les autres pays africains
Les données publiées par la CNUCED mettent en lumière une réalité frappante: plusieurs pays africains non signataires du Protocole de São Paulo affichent des parts d’exportation vers l’ensemble des participants au GSTP nettement supérieures à celles des signataires africains.
Le Bénin arrive en tête avec 53% de ses exportations destinées aux pays membres du GSTP, un record absolu parmi toutes les économies listées. Viennent ensuite le Mozambique (35%), la Tanzanie (29%), le Nigeria (27%), la Guinée (22%), le Cameroun (17%), le Ghana (12%), l’Algérie (12%), la Tunisie (11%), le Soudan (13%), la Libye (5%) et le Zimbabwe (6%).
Ces chiffres révèlent une intégration Sud-Sud déjà profonde pour plusieurs économies africaines, souvent portée par les exportations de matières premières agricoles, de minerais et de produits halieutiques. Le Bénin, par exemple, voit plus de la moitié de ses ventes extérieures absorbées par les autres membres du GSTP, un niveau comparable à celui de l’Iran (46%) ou de la Bolivie (40%).
Un constat qui interpelle. Alors que ces pays dépendent fortement des débouchés offerts par les autres pays en développement, ils ne bénéficient pas directement des préférences tarifaires prévues par le Protocole de São Paulo, faute de l’avoir signé.
Pour eux, l’entrée en vigueur du protocole ne changera rien à court terme. Mais l’élargissement éventuel des engagements aux 42 participants, comme une possibilité pouvant porter les gains à 27 milliards de dollars, constituerait une opportunité majeure. Ces pays auraient alors tout intérêt à rejoindre le mécanisme pour sécuriser leurs parts de marché et accroître leur valeur ajoutée locale. La note technique sur les fibres naturelles et alternatives, lancée lors de la COP34, pourrait servir de levier.
Les fibres naturelles: un créneau sous-exploité
Le GSTP ne se limite pas aux droits de douane. La COP34 a été l’occasion de présenter un projet de note technique consacré aux possibilités commerciales dans les fibres naturelles et alternatives: jute, coir, algues, fibre de banane, déchets de soie. L’étude de la CNUCED, encore en cours d’élaboration, identifie des opportunités d’expansion du commerce Sud-Sud et d’augmentation de la valeur ajoutée grâce à la transformation de ces matières premières en fibres et autres produits à plus forte valeur.
Or, les membres du GSTP abritent environ 4 milliards de personnes et représentent près de 80% des exportations mondiales de fibres végétales brutes. L’Afrique y occupe une place de choix, même si le texte ne détaille pas la répartition par pays.
On peut toutefois raisonnablement penser que des pays comme le Bénin (coton), le Cameroun (coton, raphia), la Tanzanie (sisal), le Mozambique (coton, sisal), le Nigeria (coton, kenaf) ou la Guinée (fibres naturelles diverses) sont directement concernés. La transformation locale de ces fibres, plutôt que leur exportation brute, permettrait de capter une part plus importante de la valeur ajoutée mondiale.
La note technique recommande plusieurs mesures: renforcer les préférences tarifaires, consolider le traitement de la nation la plus favorisée en franchise de droits, réduire les obstacles non tarifaires, promouvoir la coopération technologique et soutenir des chaînes de valeur plus durables. Pour les pays africains, ces recommandations sont cruciales. Elles offrent une feuille de route pour sortir de la dépendance aux matières premières brutes et bâtir des industries de transformation compétitives, adossées à un marché préférentiel de plus de 4 milliards de consommateurs.
Un manuel pour passer de la négociation à l’application
La COP34 a également examiné le premier projet de Manuel de mise en œuvre du GSTP, destiné aux décideurs politiques, aux autorités douanières et aux fonctionnaires du commerce. Préparé par la CNUCED, ce manuel vise à faciliter l’application du Protocole de São Paulo une fois celui-ci entré en vigueur. Il s’agit d’un outil essentiel pour les pays africains, dont les administrations douanières manquent souvent de capacités techniques pour appliquer des règles d’origine complexes ou gérer des préférences tarifaires multiples.
Le texte précise que le Comité des participants est l’organe directeur du GSTP, et que la CNUCED en assure le secrétariat. Cette architecture institutionnelle confère une certaine souplesse, mais elle exige aussi une appropriation politique forte de la part des États membres. Pour les pays africains, le manuel représente une occasion de renforcer leurs compétences internes et d’éviter les écueils classiques des accords préférentiels mal appliqués, tels que les contentieux douaniers ou les détournements de trafic.
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Le plan de travail 2026-2028 adopté lors de la COP34 met l’accent sur la coopération technique, le renforcement des capacités, les travaux analytiques et la sensibilisation. Ces priorités correspondent aux besoins exprimés de longue date par les économies africaines, souvent freinées par le manque de données fiables et d’expertise juridique. La nouvelle base de données GSTP, lancée pendant la session, répond en partie à cette lacune en offrant des informations détaillées sur les flux commerciaux par pays, produit et partenaire.
Pedro Manuel Moreno, Secrétaire général par intérim de la CNUCED, a rappelé que plus de la moitié des exportations des pays en développement vont désormais vers d’autres économies en développement. Cette statistique, tirée des données de la CNUCED, bouleverse la vision traditionnelle d’un Sud dépendant des marchés du Nord. L’Afrique participe pleinement à cette dynamique: plusieurs de ses économies, comme le Bénin, le Mozambique ou la Tanzanie, réalisent déjà plus d’un quart de leurs exportations vers d’autres pays du GSTP. Le commerce Sud-Sud est passé d’environ 500 milliards de dollars en 1995 à 6 800 milliards en 2025, une multiplication par plus de treize en trois décennies.
Cette expansion spectaculaire s’explique en partie par la montée en puissance de l’Asie, mais aussi par l’émergence de chaînes de valeur régionales en Afrique et en Amérique latine. Le GSTP offre un cadre institutionnel pour consolider ces flux et les orienter vers des produits à plus forte valeur ajoutée. Pour l’Afrique, l’enjeu est double: d’une part, sécuriser les débouchés existants ; d’autre part, diversifier les exportations au-delà des matières premières brutes.
Attendre ou s’engager ?
Le texte révèle une asymétrie frappante : sur les 42 participants au GSTP, seuls deux pays africains ont signé le Protocole de São Paulo (le Maroc et l’Égypte) et aucun ne l’a ratifié. Les trois pays ayant ratifié sont Cuba, l’Inde et la Malaisie. Cette situation place l’Afrique dans une position inconfortable: elle est fortement représentée dans l’accord-cadre, mais absente du mécanisme le plus ambitieux.
Les raisons de cette frilosité ne sont pas explicitées. On peut toutefois avancer que les pays africains signataires pèsent le pour et le contre entre les avantages tarifaires attendus et les coûts d’ajustement pour leurs industries locales.
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Une réduction de 20% des droits de douane sur 47.000 produits expose les producteurs nationaux à une concurrence accrue de la part de pays comme l’Inde ou la Malaisie, dont les capacités industrielles sont souvent supérieures. Pour des économies comme l’Égypte ou le Maroc, qui cherchent à protéger certains secteurs sensibles, la ratification exige des études d’impact approfondies et des mesures d’accompagnement.
À l’inverse, les pays africains non signataires du Protocole de São Paulo, comme le Bénin ou le Mozambique, bénéficient déjà d’un accès préférentiel au marché du GSTP dans le cadre de l’accord de 1988, mais sans les réductions additionnelles. Leur forte dépendance vis-à-vis des autres membres du GSTP plaide pour une adhésion au protocole, afin de verrouiller leurs parts de marché et d’obtenir des conditions plus favorables. L’entrée en vigueur du protocole pourrait créer un effet d’entraînement, poussant ces pays à demander leur adhésion.
