Commerce. Même diversifiés, les échanges intra-africains ne favorisent pas l’intégration régionale: les raisons d’un paradoxe

Selon la CNUCED, les grands traders (ADM, Bunge, Cargill, etc.) sont devenus des « intermédiaires financiers », générant plus de 75 % de leurs revenus via des activités de financement structuré plutôt que par le commerce physique.

Le 25/08/2026 à 12h37

L’Afrique subsaharienne affiche un degré d’ouverture commerciale comparable à celui de l’Asie de l’Est, sans obtenir les mêmes gains de revenu et d’industrialisation. Le rapport de la Banque mondiale et de l’Agence française de développement attribue ce décalage à la prépondérance des matières premières, à la faiblesse du commerce intra-africain et à la fragmentation des systèmes productifs.

Le rapport de la Banque mondiale et de l’Agence française de développement part d’un paradoxe. L’Afrique ne commerce pas trop peu, mais son ouverture produit des effets limités sur la transformation des économies.

Le ratio entre les échanges et le produit intérieur brut de l’Afrique subsaharienne se situe entre 55% et 60%, soit un niveau comparable à celui de l’Asie de l’Est et du Pacifique. En 2015, les deux régions affichaient même un ratio identique de 56%.

Leurs trajectoires de revenu restaient pourtant très éloignées. Le PIB par habitant de l’Afrique subsaharienne, limité à 1.635 dollars, ne représentait que 16% de celui de l’Asie de l’Est et du Pacifique.

Ce décalage ne signifie pas que le commerce ne favorise pas la croissance. Il montre que ses effets dépendent de la nature des biens échangés, de leur destination et de leur intégration dans des chaînes de production.

Selon le rapport, les exportations africaines vers le reste du monde demeurent dominées par les combustibles, les métaux et les produits agricoles bruts. Près de 52% sont constituées de produits primaires, dont la faible complexité limite les relations avec les fournisseurs locaux, la diffusion des technologies et la création d’emplois industriels.

La destination des flux renforce cette spécialisation. Près de 85% du commerce africain s’effectue avec des partenaires extérieurs au continent.

Une telle orientation maintient les économies africaines dans les segments situés en amont des chaînes de valeur, principalement l’extraction et l’exportation de ressources non transformées. Elle accroît également leur exposition aux variations des cours mondiaux, de la demande extérieure et des conditions d’accès aux grands marchés.

Le marché africain absorbe davantage de produits transformés

Le commerce intrafricain présente une composition très différente. Bien qu’il ne représente que 15% à 17% des exportations, il comprend davantage de produits manufacturés, de denrées transformées, de textiles, de biens d’équipement et de matériels de transport.

Le texte du rapport indique que plus de 60% des flux intrafricains sont constitués de produits manufacturés et transformés. Les marchés régionaux absorbent également entre 30% et 40% des échanges de biens à valeur ajoutée, notamment dans l’alimentation, les boissons, les machines et les équipements de transport.

Cette différence est décisive pour l’industrialisation. Les biens échangés à l’intérieur du continent mobilisent davantage de compétences, de services logistiques et d’intrants locaux que les matières premières expédiées vers les marchés mondiaux.

Ils offrent ainsi un potentiel supérieur de diversification, d’apprentissage industriel et de création d’emplois.

Les communautés économiques régionales les plus intégrées donnent déjà un aperçu de ce potentiel. Selon le rapport, les produits manufacturés représentent plus de la moitié des exportations réalisées au sein de la Communauté de développement de l’Afrique australe et de la Communauté d’Afrique de l’Est.

L’enjeu ne consiste toutefois pas à remplacer les marchés mondiaux par le seul marché continental. Il s’agit de faire du commerce régional un espace de montée en gamme, permettant aux entreprises africaines de renforcer leurs capacités avant de s’insérer dans les chaînes internationales les plus complexes.

Le rapport insiste sur cette complémentarité. L’accès à des intrants importés de qualité restera indispensable, tandis que les principaux partenaires commerciaux de nombreux pays africains demeureront extérieurs au continent dans un avenir prévisible.

La fragmentation bloque les économies d’échelle

Le morcellement économique explique en grande partie la faiblesse des chaînes de valeur régionales. Seize des 55 pays africains sont enclavés et le PIB médian des économies du continent reste inférieur à 15 milliards de dollars.

Pour de nombreux producteurs, la demande nationale ne suffit pas à amortir les investissements, à soutenir une production diversifiée ou à justifier le développement de services industriels spécialisés.

L’échelle régionale permettrait de mutualiser les marchés, les infrastructures, les compétences et les capacités de financement. D’après le rapport, plusieurs pays ne sont éloignés que d’une ou deux étapes productives de biens plus complexes, mais ne peuvent franchir seuls ce seuil en raison des coûts fixes et de l’étroitesse de leurs marchés.

Une stratégie régionale rendrait possibles des spécialisations complémentaires dans l’agro-industrie, le textile, les composants automobiles, les produits pharmaceutiques ou la fabrication légère.

Le document distingue néanmoins les secteurs proches des capacités existantes de ceux qui exigent des investissements beaucoup plus lourds. L’agro-industrie en Afrique de l’Ouest ou la fabrication de base en Afrique australe peuvent progresser avec une impulsion relativement limitée.

Les filières plus complexes nécessitent, en revanche, des infrastructures, des compétences, du capital et une coordination transfrontalière que peu d’États peuvent réunir isolément.

La politique industrielle ne peut donc plus être conçue comme une addition de stratégies nationales concurrentes. Le rapport recommande de répartir les spécialisations entre plusieurs pays afin d’éviter les duplications, d’élargir les débouchés et de construire de véritables réseaux régionaux de fournisseurs.

Les obstacles se situent derrière les frontières

La baisse des droits de douane ne suffira pas à créer ces réseaux. Environ 60% des coûts totaux du commerce proviennent, selon le rapport, de facteurs unilatéraux liés au fonctionnement interne des États.

Les lenteurs douanières, l’insuffisance des infrastructures, la fragmentation du transit, la qualité inégale des services logistiques et la divergence des réglementations pèsent davantage que les tarifs eux-mêmes.

Les difficultés se prolongent aux frontières lorsque les normes ne sont pas reconnues mutuellement, que les licences doivent être obtenues plusieurs fois ou que les documents ne peuvent pas circuler sous forme numérique.

Une frontière peut ainsi être juridiquement ouverte tout en demeurant économiquement difficile à franchir.

Le rapport place par conséquent l’interopérabilité au centre de l’intégration. Les marchandises, les paiements, les données, les autorisations et les procédures doivent pouvoir fonctionner entre plusieurs juridictions sans imposer aux entreprises une répétition des formalités.

Le transport routier transfrontalier illustre le coût de cette fragmentation. Le document relève des prix logistiques élevés, une concurrence limitée et des régimes de permis obsolètes, particulièrement en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale.

La libéralisation prévue par la Zone de libre-échange continentale africaine ne produira donc ses effets que si les législations nationales réduisent les obstacles à l’entrée et rapprochent les normes professionnelles.

La profondeur des accords constitue l’autre condition décisive. Les recherches reprises dans le rapport indiquent que les accords commerciaux approfondis peuvent accroître les exportations jusqu’à 56%, tandis que les dispositifs limités aux droits de douane n’apportent que des gains marginaux.

Les accords les plus efficaces comprennent des obligations précises sur les services, l’investissement, les normes, la concurrence et les marchés publics. Ils disposent également de mécanismes crédibles de suivi et d’application.

Or, de nombreux accords africains couvrent formellement ces domaines sans imposer d’engagements juridiquement contraignants. Parmi les accords impliquant des pays africains, un seul dispositif concernant des membres du Marché commun de l’Afrique orientale et australe figure dans la catégorie des accords approfondis couvrant les 18 disciplines les plus courantes.

Le rapport ne plaide donc pas pour une multiplication des textes. Il appelle plutôt à exécuter et à approfondir les engagements existants.

La Zlecaf peut combler une partie de ce déficit grâce à ses protocoles sur les services, l’investissement, la concurrence, le commerce numérique et le règlement des différends. Son efficacité dépendra cependant de sa capacité à articuler le niveau continental, les communautés économiques régionales et les réformes nationales.

Le rapport recommande une géométrie variable permettant aux pays les plus avancés de progresser en coalition. Les autres pourraient ensuite rejoindre ces initiatives lorsqu’ils disposent des capacités nécessaires.

Des ressources à convertir en chaînes de valeur

La transition énergétique rend cette intégration plus urgente. L’Afrique détient plus de 50% du cobalt mondial et 40% du manganèse, ainsi que d’importantes réserves de lithium, de graphite et de terres rares.

Sans coopération régionale, ces ressources risquent de reproduire le modèle ancien d’exportation brute. Aucun pays ne maîtrise à lui seul l’extraction, le raffinage, la production de composants et l’assemblage final.

Le continent pourrait en revanche répartir ces activités entre plusieurs pôles industriels reliés par des infrastructures, des normes communes et des marchés intégrés. Une telle organisation permettrait de rattacher l’extraction minière aux activités de transformation et de fabrication.

Ce changement exige également des biens publics régionaux. Réseaux électriques, corridors de transport, systèmes de paiement, plateformes numériques et dispositifs de certification conditionnent la rentabilité des investissements privés.

Le rapport attribue aux communautés économiques régionales la responsabilité opérationnelle de ces projets. L’Union africaine devrait assurer la cohérence des règles, tandis que des coalitions d’États pourraient progresser lorsque le consensus continental demeure hors d’atteinte.

L’intégration africaine ne se résume finalement ni à l’abolition des droits de douane ni à l’adoption de nouveaux protocoles. Elle suppose de relier les marchés, les réglementations et les appareils productifs afin que les entreprises puissent atteindre une échelle régionale.

Le rapport ne fournit pas de chiffrage distinct pour le Maroc ni d’évaluation nationale de ses échanges dans ce dispositif. Son diagnostic continental reste néanmoins sans ambiguïté.

Tant que l’Afrique exportera principalement des ressources brutes vers l’extérieur et réservera une part marginale de ses échanges à ses propres marchés, son ouverture produira peu de transformation. La Zlecaf sera donc jugée moins au nombre de ses engagements qu’à sa capacité à convertir les frontières africaines en interfaces économiques fonctionnelles.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 25/08/2026 à 12h37