«Chaque jour, nous pouvons enregistrer plus d’une quarantaine de consultations», confie l’infirmière du Centre hospitalo-universitaire de Libreville.
Dans une chambre du service, Bella Meyo veille sur sa fille de cinq mois hospitalisée depuis une semaine. Une perfusion relie le petit bras à un flacon qui goutte lentement. «Dès qu’elle a commencé à faire la diarrhée, j’ai couru en pharmacie prendre les médicaments, avec l’espoir de la traiter. C’était peine perdue. La gravité du malaise a fait que je décide finalement de l’amener au CHUL», raconte la jeune mère.
Son histoire n’a rien d’un cas isolé. Elle est celle de milliers de familles gabonaises qui, chaque année, affrontent une maladie dont la menace augmente surtout, avec le changement de saisons.
Les chiffres, bien que parcellaires, dessinent une réalité préoccupante. Une étude rétrospective menée à l’hôpital régional de Franceville entre 2021 et 2023 a recensé 7.343 enfants admis pour diarrhée aiguë, dont 1.083 cas confirmés, soit une prévalence de 14,75%.
Les chercheurs y identifient deux facteurs significativement associés à la maladie: les enfants de 1 à 5 ans et la saison des pluies.
À Libreville, les données spécifiques du CHUL remontent à 2012: 20% des enfants hospitalisés y étaient alors admis pour diarrhée. «Les données nationales actualisées sont limitées, mais les études locales suggèrent que la charge de morbidité persiste», résume un constat partagé par les soignants de première ligne.
Et une statistique de 2012 continue de hanter les esprits: seulement 5,6% des parents avaient utilisé des sels de réhydratation orale avant la consultation. Plus d’une décennie plus tard, rien ne semble indiquer que ce réflexe se soit ancré dans les foyers.
Selon une étude intitulée «Prise en charge pré hospitalière de la diarrhée chez l’enfant à Libreville" parue en 2015, au Gabon, la diarrhée représente la 3ème cause de décès chez les enfants de moins de 5 ans, avec une prévalence estimée à environ 15,8% à 16%
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La docteure Fifi Louembé, pédiatre au CHUL, connaît bien les ravages de la diarrhée aiguë. Chaque matin, cette spécialiste ausculte les patients placés en observation, et le cas du bébé de Bella illustre tristement son propos. «Lorsque l’enfant fait des selles liquidiennes, il perd beaucoup en eau. C’est la déshydratation», explique-t-elle. La diarrhée, dit-elle, est «récurrente dans la séquence de changement de saison» et «généralement virale».
L’Organisation mondiale de la santé est catégorique: la diarrhée se traite par des sels de réhydratation orale, un mélange d’eau propre, de sucre et de sel dont le coût d’un traitement complet ne dépasse pas quelques centimes.
Pourtant, dans les rues de Libreville, le premier réflexe des parents reste l’achat d’antidiarrhéiques en pharmacie, souvent inefficaces, parfois dangereux. Le remède le moins cher et le plus efficace est précisément celui qui est le moins utilisé.
La docteure Louembé pointe par ailleurs une source d’infection plus quotidienne. «Dans la plupart des cas, la contamination au virus responsable de la diarrhée est la conséquence d’erreurs diététiques, avec des biberons mal nettoyés», affirme-t-elle.
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Un rapport de la Banque mondiale de 2026 indique que seulement 55% de la population rurale du Gabon a accès à un service d’approvisionnement en eau, et que le pays «manque presque totalement d’infrastructures d’assainissement».
Lorsque l’eau potable elle-même se fait rare, laver un biberon ou préparer une solution de réhydratation cesse d’être une simple question de connaissances pour devenir un problème d’infrastructures.
Courir contre la montre
Aux urgences pédiatriques du CHUL, le temps est l’ennemi le plus implacable. Une analyse rétrospective portant sur 76 décès d’enfants aux urgences pédiatriques de Libreville révèle que plus de la moitié des décès surviennent dans les 48 heures suivant l’admission.
Les gastro-entérites y figurent parmi les causes identifiables, derrière le paludisme grave et les pneumonies. Autrement dit: lorsqu’un enfant diarrhéique arrive déjà sévèrement déshydraté, la fenêtre dont disposent les médecins se referme à toute vitesse.
«Une prise en charge médicale immédiate est conseillée. Plus tôt ils sont pris en charge, mieux cela vaut, et cela évite les complications», martèle la docteure Louembé.
Elle encourage l’allaitement exclusif en cas de diarrhée et conseille aux familles sans moyens de faire bouillir l’eau dans une marmite pour stériliser les biberons, «à défaut d’un stérilisateur». «Dans le contexte qui est le nôtre, on adapte souvent la thérapie en fonction des réalités», ajoute-t-elle.
Mais ces stratégies individuelles ne sauraient remplacer une prévention systémique. À ce jour, le Gabon n’a pas intégré le vaccin contre le rotavirus dans son programme élargi de vaccination. Et le faible recours aux sels de réhydratation orale au sein des foyers constitue un paradoxe presque insoluble.
Au CHUL, l’enfant de Bella est toujours sous perfusion; son petit visage s’est légèrement arrondi depuis son admission. Au poste des infirmières, le tableau blanc se couvre des plannings du lendemain. Carole pronostique qu’une quarantaine d’enfants seront encore amenés par leurs parents dans la journée à venir.
La saison des pluies ne fait que commencer. Pour de nombreuses familles librevilloises, la diarrhée n’est pas un mot étranger, mais une visiteuse récurrente du quotidien. La véritable ligne de défense ne se trouve pas dans les chambres d’hôpital, mais dans chaque cuisine où un biberon est soigneusement lavé, dans chaque sachet de sels de réhydratation administré à temps, dans chaque source d’eau potable disponible avant que la pluie ne tombe.
