À Kinigi, dans le nord du Rwanda, les gorilles de montagne ne sont jamais très loin. Mais dans cette région située aux portes du Parc national des Volcans, la conservation de ces animaux emblématiques doit aussi composer avec une autre réalité: celle des populations qui vivent sur les terres environnantes et dont les activités agricoles peuvent entrer en conflit avec la faune sauvage.
C’est dans ce contexte que le Rwanda expérimente un modèle qui cherche à faire du tourisme une source directe de développement pour les communautés riveraines des parcs.
À travers son Tourism Revenue Sharing Programme, le pays réinvestit 10% des revenus générés par les parcs nationaux dans des projets bénéficiant aux populations locales. Mis en place en 2005 avec une allocation initiale de 5%, le mécanisme est passé à 10% en 2017. Depuis sa création, il a financé des projets dans les domaines de l’agriculture, des infrastructures, de la santé, de l’éducation ou encore de la réduction des conflits entre les populations et la faune.
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Selon Jean Guy Afrika, directeur général du Rwanda Development Board, environ 18 milliards de francs rwandais ont ainsi été consacrés au développement des communautés au cours des vingt dernières années. En 2024, les recettes touristiques du pays avaient atteint environ 650 millions de dollars, selon les données citées par le responsable. Depuis, le secteur a continué sa progression, avec 685 millions de dollars de recettes enregistrées en 2025.
À Kinigi, l’un des exemples les plus visibles de cette politique se trouve dans les champs. Dans des serres installées dans le cadre d’un projet d’horticulture, des agriculteurs cultivent désormais des tomates grâce à des techniques modernes destinées à augmenter les rendements sur des superficies limitées.
«C’est un sol fertile, mais les parcelles ne sont pas spacieuses. Alors, nous nous sommes dit qu’il fallait l’utiliser à bon escient grâce à la technologie pour maximiser la récolte», explique Télesphore Ndabamenye, ministre de l’Agriculture.
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Sur 450 mètres carrés, les producteurs peuvent ainsi espérer récolter jusqu’à neuf tonnes de tomates. L’objectif est de montrer qu’une meilleure utilisation de la terre, associée aux technologies agricoles, peut permettre aux habitants d’augmenter leurs revenus sans nécessairement disposer de grandes superficies.
Le projet prend une dimension supplémentaire avec l’extension programmée du Parc national des Volcans. Le projet prévoit d’ajouter environ 3.740 hectares au parc, soit une augmentation de 23% de sa superficie actuelle, afin notamment de créer davantage d’espace pour les gorilles de montagne. Le coût global de cette extension est estimé à 230 millions de dollars sur dix à quinze ans.
Cette extension implique toutefois le déplacement de populations installées dans les zones destinées à intégrer le parc. À Kinigi, un “Smart Green Village” de 50 hectares doit accueillir 510 familles concernées par le relogement. Le futur village doit notamment intégrer des logements alimentés à l’énergie solaire, des systèmes de recyclage de l’eau, ainsi que des activités d’agriculture moderne, d’élevage et de tourisme communautaire.
Pour certains habitants, le déplacement représente donc un changement important, mais aussi une réponse à un problème devenu difficile à ignorer: les conflits entre les cultures et les animaux sauvages.
Colette Nyirambonigaba en a fait l’expérience. En 2024, alors qu’elle avait planté des pommes de terre sur une parcelle de 1.000 mètres carrés, des buffles ont détruit une grande partie de sa récolte. Elle espérait récolter deux tonnes de pommes de terre. Elle n’en a finalement obtenu que 200 kilos.
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Cette expérience l’a convaincue de l’intérêt d’un déplacement vers une zone où les activités agricoles pourront être mieux encadrées. Pour elle, le projet représente donc aussi une possibilité de travailler dans de meilleures conditions, à condition que les nouvelles activités proposées permettent effectivement aux familles de maintenir, voire d’améliorer, leurs revenus.
Le projet horticole de Kinigi ne devrait d’ailleurs pas s’arrêter à la production de légumes. Jean Guy Afrika évoque déjà la possibilité d’augmenter la production de tomates et de développer des activités de transformation, notamment la fabrication de purée de tomates. L’ambition est de créer davantage de valeur localement plutôt que de vendre uniquement les produits agricoles bruts.
«Nous souhaitons apporter davantage de valeur ajoutée à ce que nous produisons afin que les habitants de nos zones rurales puissent renforcer leurs compétences, gagner davantage et, globalement, améliorer leurs conditions de vie», souligne le directeur général du Rwanda Development Board.
À l’échelle nationale, ce mécanisme de partage des revenus accompagne désormais une stratégie de conservation qui cherche à associer davantage les communautés à la protection des espaces naturels. Pour le Rwanda, l’enjeu est simple: faire en sorte que les populations qui vivent autour des parcs puissent percevoir des bénéfices tangibles du tourisme et aient ainsi davantage intérêt à préserver la biodiversité.
Le modèle est particulièrement visible autour du Parc national des Volcans, où la protection des gorilles de montagne constitue aussi l’un des principaux moteurs du tourisme. Jusqu’en 2025, le Rwanda a consacré plus de 18 milliards de francs rwandais à plus d’un millier de projets communautaires à travers le Tourism Revenue Sharing Programme, tandis que 83 nouveaux projets représentant environ 4 milliards de francs ont été mis en œuvre durant l’exercice 2024-2025.
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À quelques jours de la 21e cérémonie de Kwita Izina, prévue le 4 septembre à Kinigi, cette approche prend une résonance particulière. La célébration annuelle des gorilles est devenue, depuis sa création en 2005, un rendez-vous international autour de la conservation, du tourisme durable et de l’implication des communautés. Le programme de l’édition 2026 prévoit d’ailleurs un événement consacré aux projets communautaires soutenus par le partage des revenus touristiques.
À Kinigi, l’enjeu dépasse donc la construction d’une nouvelle infrastructure agricole ou le déplacement de quelques centaines de familles.
Il s’agit de trouver un équilibre entre un territoire qui doit offrir davantage d’espace aux gorilles, des populations qui doivent pouvoir continuer à vivre dignement et un secteur touristique appelé à financer une part croissante du développement local.
Dans ce modèle, la réussite de la conservation se mesure aussi à la capacité des communautés à constater, elles aussi, que la présence des gorilles peut changer leur propre avenir.
