Rwanda. De symbole royal à atout touristique: à Bigogwe, la vache retrouve ses lettres de noblesse

Les vaches au coeur d'un projet écotouristique.

Le 25/07/2026 à 10h54

VidéoDans les collines verdoyantes de Bigogwe, au nord-ouest du Rwanda, des visiteurs viennent aujourd’hui traire des vaches, boire du lait frais et redécouvrir des traditions oubliées. Derrière cette expérience, se trouve l’idée d’un jeune entrepreneur, Ngabo Karegeya, qui a transformé l’héritage culturel de son village en un atout touristique.

À Bigogwe, les vaches ne sont pas seulement un décor, mais rythment les journées, façonnent les paysages et racontent une histoire vieille de plusieurs générations. Ici, dans les pâturages qui s’étendent sur les hauteurs du district de Nyabihu, le silence n’est interrompu que par les cloches des troupeaux et les appels des bergers.

C’est dans cet univers que des centaines de visiteurs viennent chercher bien plus qu’une simple escapade: une immersion dans l’une des traditions les plus profondes du Rwanda.

À l’origine de cette initiative Ngabo Karegeya, un jeune entrepreneur qui a refusé de voir son village rester dans l’ombre des destinations touristiques les plus célèbres du pays. Pourtant, rien ne le prédestinait à faire du tourisme son métier.

Tout a commencé peu après la fin de ses études universitaires, avec l’utilisation des réseaux sociaux comme presque tous les jeunes aujourd’hui. «Quand j’ai commencé à publier des photos de Bigogwe sur les réseaux sociaux, je voulais simplement montrer la beauté de chez nous. Je voulais faire découvrir le quotidien d’un berger, une réalité que l’on voit rarement dans les médias».

Ces images séduisent rapidement des milliers d’internautes. Les premiers visiteurs demandent à découvrir les lieux, puis les réservations s’enchaînent. Sans véritable plan d’affaires au départ, Ngabo Karegeya transforme progressivement cette curiosité en un projet baptisé Ibere rya Bigogwe, littéralement «le sein de Bigogwe».

Aujourd’hui, l’expérience dépasse largement la dégustation de lait fraîchement trait. Les visiteurs apprennent à traire une vache, partagent les repas traditionnels des bergers composés notamment de pâte de sorgho ou de maïs, de maïs grillé, de patates douces ou encore de courges, avant de parcourir les collines verdoyantes qui font la renommée de la région.

«Les gens aiment venir ici pour boire du lait fraîchement trait, mais ce qui les attire surtout, c’est l’ensemble du décor et toutes les activités autour de l’élevage. C’est cette combinaison entre les paysages et notre culture pastorale qui fait venir autant de visiteurs», explique le fondateur.

Le succès d’Ibere rya Bigogwe dépasse aujourd’hui les frontières du Rwanda. Artistes, sportifs, diplomates et créateurs de contenus venus de différents pays y font régulièrement escale. Plus récemment encore, l’influenceur américain Ashton Hall s’y est rendu pour découvrir cette expérience pastorale qui figure désormais parmi les attractions culturelles les plus originales du pays.

Mais le jour de notre visite, ce sont surtout des familles et des groupes d’amis rwandais qui occupent les lieux.

«Nous sommes venus nous remémorer notre culture. C’est très important pour nous qui avons grandi avec des vaches autour», explique Yvan Kagiraneza.

Même émotion chez Janvière Bwiza. «J’avais hâte de revoir les vaches Inyambo, d’essayer de les traire et de boire du lait fraîchement recueilli. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas retrouvée aussi proche d’une vache. Nous sommes venus nous reconnecter avec notre culture.»

Pour Olivier Nkurunziza, l’expérience dépasse encore le patrimoine culturel. «Je viens ici pour la culture, mais aussi pour la beauté des paysages et le calme. Je remercie Ngabo Karegeya d’avoir eu cette idée. En faisant cela, il contribue à faire connaître notre culture.»

À mesure que la conversation avance, une évidence s’impose. Chez Ngabo Karegeya, parler de vaches ne relève pas d’un argument touristique, c’est la passion de quelqu’un qui raconte une partie de son histoire. Chaque anecdote semble lui rappeler un souvenir d’enfance, chaque explication traduit un profond attachement à cet héritage pastoral.

Et pour cause. Au Rwanda, la vache n’est pas un simple animal d’élevage. Depuis des siècles, elle symbolise la prospérité, la générosité et le prestige. Dans le mariage coutumier, la vache constitue encore aujourd’hui l’un des éléments les plus importants de la dot.

Offrir une vache demeure l’une des plus grandes marques d’honneur et d’amitié. De nombreux noms rwandais y font référence et comparer les yeux d’une jeune femme à ceux d’un veau est un compliment.

C’est cette richesse culturelle que Ngabo Karegeya souhaite désormais préserver à travers un projet qui lui tient particulièrement à cœur: un musée de la vache, actuellement en construction à Bigogwe.

«Beaucoup repartent avec de belles photos, mais sans vraiment comprendre ce que représente la vache dans notre culture. Je veux raconter pourquoi certains portent des noms inspirés de la vache, pourquoi offrir une vache est un geste si fort ou encore pourquoi, chez nous, nous disons que nous avons partagé le même sein que les vaches parce que nous avons grandi en buvant le même lait que les veaux. Ce sont nos frères et nos sœurs.»

Au-delà de la préservation du patrimoine, l’entrepreneur revendique aussi une ambition économique.

«Aujourd’hui, Bigogwe est devenu une marque. Quand j’étais enfant, nos parents nous promettaient de nous emmener à Kigali si nous réussissions à l’école. Aujourd’hui, certains promettent à leurs enfants de les amener à Bigogwe pendant les vacances. Nous créons déjà des emplois pour les chauffeurs, les commerçants, les éleveurs, les danseurs et les fournisseurs. Mais je ne suis pas encore satisfait. Mon objectif est de permettre, à terme, à près de 500 personnes d’en vivre.»

Dans un Rwanda souvent associé aux gorilles de montagne, aux volcans ou aux safaris, Ibere rya Bigogwe raconte une autre facette du pays. Celle d’un tourisme qui ne repose ni sur une faune exceptionnelle ni sur un monument historique, mais sur une culture vivante transmise de génération en génération.

À Bigogwe, les visiteurs ne viennent finalement pas seulement admirer des vaches ou savourer un bol de lait fraîchement trait. Ils viennent retrouver une part de l’âme du Rwanda. Et c’est peut-être là la plus belle réussite de Ngabo Karegeya: avoir montré qu’en valorisant les traditions de son village, il pouvait transformer un paysage familier en une destination où l’on voyage autant dans la mémoire d’un peuple que dans la beauté de ses collines.

Par Fraterne Ndacyayisenga
Le 25/07/2026 à 10h54