L’agriculture africaine ces 20 dernières années: les rendements augmentent, pas les revenus

Récolte de choux dans une exploitation familiale.

Le 05/09/2026 à 11h37

Les rendements céréaliers ont progressé d’environ 40%, selon le bilan des vingt ans de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA). Pourtant, les revenus des producteurs n’ont pas suivi la cadence. Aujourd’hui, une partie des gains se dissipe avant d’améliorer durablement la vie des exploitants. Pourquoi le ver est-il dans le fruit? Éléments de réponse.

Le constat vient d’une organisation qui a précisément investi dans l’amélioration de la production. Les conclusions du bilan d’AGRA, publiées le 31 août 2026 reconnaissent des avancées agricoles, mais aussi leur traduction insuffisante en prospérité rurale. La question économique se déplace ainsi des tonnes récoltées vers le revenu que les agriculteurs peuvent effectivement conserver.

Ce bilan, commandé pour les vingt ans de l’organisation, mobilise des évaluations indépendantes, des travaux de recherche et ses propres données de suivi. AGRA y présente son action comme une contribution parmi d’autres. Avec ses partenaires, elle indique notamment avoir soutenu 118 entreprises semencières et un réseau de plus de 25.000 distributeurs d’intrants. Ces capacités facilitent l’accès aux moyens de produire ; leur existence ne garantit cependant pas la rentabilité des exploitations.

Le décalage apparaît dans l’indicateur retenu par le rapport notamment par la valeur ajoutée agricole par travailleur qui a atteint 1.500 dollars en Afrique subsaharienne, contre 4.300 dollars en moyenne mondiale. AGRA précise que l’écart s’est creusé depuis 2000. L’augmentation de la production totale s’accompagne donc d’un retard persistant dans la richesse créée par actif agricole.

La portée du chiffre mérite toutefois d’être précisée avec la valeur ajoutée par travailleur qui mesure une productivité économique, qu’AGRA utilise pour approcher les revenus. Elle ne correspond pas au revenu net effectivement perçu par chaque agriculteur. Le rapport ne fournit pas de série harmonisée permettant de mesurer directement l’évolution de ce revenu à l’échelle du continent.

Cette distinction éclaire le mécanisme central. Pour une exploitation, le résultat dépend des quantités vendues, du prix obtenu et des charges engagées. Une récolte supérieure peut apporter peu de revenus supplémentaires si elle nécessite davantage de dépenses ou si son écoulement se fait à un prix défavorable.

AGRA ne conclut donc pas que les rendements seraient devenus secondaires. Le rapport les juge encore insuffisants et souligne la nécessité d’une production fiable et résistante aux chocs. Mais il relie ce premier blocage à deux autres: la difficulté à convertir les récoltes en valeur économique et la faiblesse des institutions et des services nécessaires à cette conversion.

Une partie du revenu disparaît après la récolte

Le premier obstacle se situe parfois avant même la vente illustré par le programme 2025-2026 de la FAO consacré aux pertes alimentaires dans plusieurs pays africains qui souligne les effets du stockage insuffisant, des chaînes du froid limitées et des équipements fragiles.

Les produits qui se détériorent ont déjà mobilisé du travail, de l’eau et des intrants, mais ne procurent pas les recettes attendues.

Réduire ces pertes permet donc de mieux rémunérer un effort productif déjà accompli. La FAO cite notamment le stockage hermétique, les chambres froides solaires et les connexions entre producteurs et acheteurs. Leur intérêt économique dépend de leur accessibilité et de leur adaptation aux filières concernées.

Même lorsqu’un produit atteint le marché, son acheminement peut absorber une part importante de sa valeur. Dans son rapport sur les transports et la sécurité alimentaire en Afrique, présenté en mai 2025, la Banque mondiale indique que les chaînes d’approvisionnement représentent jusqu’à 45% du prix de certaines denrées de base. Ce maximum ne constitue pas une moyenne applicable à tous les produits.

Il aide néanmoins à comprendre pourquoi une alimentation chère pour le consommateur peut coexister avec une faible rémunération agricole. Une partie du prix final couvre les coûts accumulés entre la ferme et le lieu de consommation. L’amélioration des revenus passe alors aussi par des circuits plus efficaces, capables de réduire cet écart.

La possibilité de choisir le moment de vendre constitue un autre facteur décisif. Une synthèse de J-PAL et du CEGA, actualisée en janvier 2025, explique que les besoins de trésorerie peuvent pousser les producteurs à céder leurs récoltes lorsque l’abondance saisonnière fait baisser les prix. Disposer d’un entrepôt ne suffit pas si le ménage manque de liquidités pour attendre.

Le cas du Burkina Faso illustre l’intérêt d’une réponse avec une expérimentation recensée dans cette synthèse associait stockage sécurisé et crédit garanti par les céréales entreposées. Les participants ont vendu plus tard et enregistré des recettes agricoles supérieures de 15 % à celles des agriculteurs sans accès au dispositif. Le résultat concerne cette expérimentation ; il montre néanmoins comment le financement peut améliorer les recettes sans passer d’abord par une hausse des rendements.

Transformer sur place ne garantit pas le partage des gains

Le stockage répond à l’urgence de conserver et de vendre. La transformation ouvre une perspective plus large : créer des débouchés, prolonger la durée de commercialisation des produits et développer des activités au-delà de la ferme. AGRA place précisément le lien entre production, transformation, commerce et emploi au cœur de ce qu’elle appelle le «piège de la valeur».

Pour le producteur, l’enjeu reste sa participation aux gains. Une filière peut créer davantage de richesse sans que ses acteurs en bénéficient dans les mêmes proportions. Cependant, selon la synthèse, le prix d’achat, la qualité demandée et les conditions commerciales comptent donc autant que l’existence d’une unité de transformation.

Le bilan présenté par AGRA ne chiffre pas la part du prix final revenant aux exploitants dans chaque filière. Il invite en revanche à examiner ensemble les conditions de production et de commercialisation. La présence d’un acheteur régulier, l’accès au marché et la capacité à respecter ses exigences déterminent la possibilité de convertir une amélioration technique en revenu durable.

Pour l’élargissement des débouchés la synthèse appelle aussi une meilleure intégration régionale et souligne que les gains de productivité ne peuvent être pleinement valorisés sans des marchés plus vastes et mieux connectés. Pour les filières africaines, produire, transformer et commercer doivent ainsi avancer ensemble.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 05/09/2026 à 11h37