Kigali. L’industrie de la mode taillée sur mesure: comment Kent State University compte remodeler le talent africain

Symposium sur la mode organisé par Kent State University à Kigali

Le 27/08/2026 à 10h39

VidéoAvec l’ouverture prochaine de son campus au Rwanda, la Kent State University entend faire de Kigali un nouveau pôle de formation dans la mode en Afrique. L’université américaine veut contribuer à structurer une industrie qui dispose déjà d’un réservoir de créativité mais qui cherche à renforcer ses capacités de production, de commercialisation et d’innovation.

À Kigali, la mode africaine ne manque pas de talents mais d’outils qui leur permettent transformer une idée en produit, puis un produit entreprise.

Et l’enjeu est loin d’être marginal. Selon l’Unesco, le marché des vêtements et chaussures en Afrique subsaharienne était estimé à quelque 31 milliards de dollars en 2020, tandis que le continent exportait environ 15,5 milliards de dollars de textiles, vêtements et chaussures. L’organisation estime également que 90% des entreprises africaines du secteur de la mode sont des petites et moyennes entreprises.

C’est précisément sur cette chaîne que veut intervenir Kent State University, qui s’apprête à installer au Rwanda son programme de mode, avec des formations en stylisme et en merchandising.

Sur son campus de Kigali, l’université américaine prévoit déjà plusieurs espaces destinés à accompagner aussi bien les étudiants que les professionnels du secteur: salle d’exposition, atelier de confection, espace de design numérique, studio consacré à la couture et au drapé, mais aussi des équipements permettant d’expérimenter de nouvelles techniques de création.

Pour Maximilien Kolbe Uwayo, responsable de programme à Kent State University Rwanda, l’ambition dépasse la formation de futurs stylistes. «L’idée n’est pas d’importer la mode occidentale en Afrique, mais bien de faire émerger la mode africaine depuis son propre territoire», explique-t-il.

Cette approche séduit les professionnels locaux. Pour Elodie Fromenteau, fondatrice et directrice créative de Ndabaga Streetwear, l’arrivée de Kent State représente une opportunité pour l’ensemble de l’écosystème du Made in Rwanda et, plus largement, du Made in Africa.

La créatrice voit déjà dans les équipements du campus des outils qu’elle pourrait elle-même utiliser. Elle travaille notamment sur les imprimés et le storytelling, et certaines technologies proposées à Kigali, comme l’impression avancée ou la découpe laser, pourraient lui permettre d’expérimenter de nouvelles techniques. «Je ne pense pas que ce soit de la créativité qui manque au continent. Par contre, on a besoin de structure.»

Créer une collection ne suffit pas, encore faut-il savoir fabriquer à une échelle adaptée, construire une marque, distribuer ses produits, communiquer et trouver des marchés. Autrement dit, transformer un créateur en entrepreneur.

C’est justement cette dimension que Kent State veut intégrer à son approche de la mode. Le programme ne se limite pas à la conception des vêtements: le merchandising doit également permettre aux étudiants de comprendre le fonctionnement commercial de l’industrie, de la stratégie de marque jusqu’à la distribution.

Une vision qui trouve un écho particulier dans le parcours de Pacifique Niyonzima. Diplômé de Kent State, où il a obtenu un master en administration de l’éducation avec une spécialisation dans l’internationalisation, il est aujourd’hui directeur de l’université américaine pour l’Afrique subsaharienne. Il poursuit également un doctorat consacré au leadership interprofessionnel.

Son parcours entre le Rwanda et les États-Unis l’a amené à observer les besoins du secteur local et à réfléchir à la manière dont l’expertise de Kent State pouvait y répondre.

Lors de son stage effectué au Rwanda, il dit avoir notamment constaté le potentiel du secteur de la mode dans le cadre de l’initiative Made in Rwanda. Pour lui, l’objectif est désormais de permettre aux futurs professionnels formés à Kigali de rivaliser avec les standards internationaux.

«L’objectif central est de garantir, par exemple, qu’une veste conçue au Rwanda puisse rivaliser avec les plus hautes exigences du marché mondial

Cette ambition ne concerne d’ailleurs pas uniquement la mode. Le partenariat entre Kent State et le Rwanda s’étend également à d’autres domaines de formation, notamment l’ingénierie aérospatiale et l’aviation, selon Pacifique Niyonzima.

Mais c’est bien la mode qui constitue aujourd’hui l’une des vitrines les plus visibles de cette implantation universitaire.

L’enjeu est aussi de faire de Kigali un point de rencontre pour les talents du continent. Le programme doit accueillir des étudiants rwandais et des jeunes venus d’autres pays africains, avec la possibilité de bénéficier du réseau international de Kent State et de poursuivre certaines expériences académiques aux États-Unis ou dans d’autres centres universitaires partenaires.

Pour les créateurs déjà installés, l’arrivée de cette expertise pourrait ainsi contribuer à combler certains maillons faibles de la chaîne.

Car derrière chaque vêtement vendu sous une marque africaine se cachent des métiers qui dépassent le travail du styliste: conception, prototypage, fabrication, impression, gestion de marque, marketing, distribution, logistique et accès aux marchés.

À terme, l’ambition est de faire en sorte que les créateurs africains ne soient plus seulement capables de produire des œuvres originales, mais puissent construire des marques africaines capables de grandir, de créer des emplois et de conquérir les marchés internationaux.

À Kigali, Kent State arrive ainsi dans un secteur qui possède déjà ses créateurs et ses histoires. Son pari consiste désormais à leur donner davantage d’outils pour que la créativité africaine ne reste pas seulement une promesse, mais devienne une véritable industrie.

Par Fraterne Ndacyayisenga
Le 27/08/2026 à 10h39