Le samedi 24 mai 2025, Casablanca rendait hommage à 51 indigents de 16 nationalités différentes, dont les corps, oubliés pendant des années dans la morgue de Errahma, ont enfin reçu une sépulture digne. Un an plus tard, une vingtaine de nouveaux corps de migrants subsahariens attendent encore une sépulture dans les morgues marocaines.
C’est par ce chiffre, révélé par Gueck Beyeth, président de l’Association Bank de Solidarité, que s’est ouverte la 5ᵉ Conférence des Médecins de la Diaspora au Maroc, le 26 juin 2026. L’image est forte, mais elle dit tout d’un événement où l’humanitaire d’urgence tente de se muer en plaidoyer pour une réforme structurelle.
Sous le thème: «Le système de santé au Maroc: du plaidoyer à la réforme», une centaine de professionnels de santé, membres de la diaspora, chercheurs ont disséqué les failles d’un système qui, tout en devenant un pôle régional d’attraction, laisse sur le bord du chemin des populations précaires.
Ce que l’on retient de ces échanges dépasse le simple constat: c’est une radiographie des impensés de la politique sanitaire, où la santé s’impose comme un moteur silencieux des mobilités, un révélateur d’inégalités et un champ de bataille éthique à l’heure de l’intelligence artificielle.
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D’emblée, les discours et témoignages ont exposé un paradoxe. La Bank de Solidarité n’est pas une banque d’argent, martèle son président: «l’argent que nous avons, c’est notre cœur». Pourtant, cette «banque du cœur» paye des factures d’hospitalisation de 30.000 dirhams pour des mères sans ressources, finance des paires de lunettes pour des étudiantes, achète du lait infantile et enterre les morts que personne ne réclame.
Une hyperactivité palliative, saluée par une nuée de témoignages vidéo à l’image du président de la Fédération des associations subsahariennes et des entrepreneurs, qui révèle la défaillance des mécanismes publics de protection sociale pour une population migrante en situation administrative souvent précaire.
L’absence remarquée de diplomates subsahariens, que Gueck Beyeth déplore, confirme que la question n’est pas encore inscrite à l’agenda interétatique, malgré une dépendance croissante aux compétences et aux corps des migrants.
L’intervention du journaliste-chercheur Hassan Bentaleb a théorisé cette réalité: «la santé est devenue l’un des moteurs silencieux des mobilités africaines contemporaines». Il a cartographié une «géographie africaine de la santé» où le Maroc, aux côtés de la Tunisie et de l’Afrique du Sud, polarise des flux de patients venus d’Afrique de l’Ouest et centrale pour des soins indisponibles chez eux, radiothérapie, chirurgie cardiaque, suivi de maladies chroniques.
Mais cette mobilité sanitaire, précise-t-il, est elle-même «socialement inégalitaire». Ceux qui peuvent payer traversent les frontières; les plus pauvres restent captifs de systèmes défaillants. La santé agit ainsi comme un double révélateur: de la fracture sociale interne aux pays d’origine et de la ligne de partage entre migrants régularisés et laissés-pour-compte.
Les quatre piliers manquants
La directrice générale de CIM Santé, Leila Keffi, a apporté un éclairage systémique. Forte d’une expérience dans plusieurs pays africains, elle a démonté les raisons pour lesquelles «des hôpitaux très bien équipés, mais fermés à clé» parsèment le continent.
Le diagnostic est sans appel: le bâti ne fait pas le soin. Il manque quatre piliers. D’abord, le personnel paramédical spécialisé. «Un chirurgien cardiaque a besoin d’au moins 10 paramédicaux hyper spécialisés» sans lesquels les blocs opératoires restent vides, explique-t-elle. Ensuite, la gouvernance, ce savoir-faire de gestion hospitalière, des circuits et de la logistique, quasiment absent des subventions Nord-Sud qui ont financé des murs sans transférer les compétences.
Enfin, un écosystème juridique qui, au Maroc, a permis une mise à jour annuelle des lois facilitant l’investissement et l’intégration de médecins étrangers, et a ainsi fait revenir des praticiens de la diaspora.
C’est précisément cette approche par l’infrastructure et la compétence qui a permis de réduire le nombre d’évacuations sanitaires du Congo RDC, passant de 15.000 à 3.000 malades traités pour la même enveloppe financière, via la télémédecine et le transfert de diagnostic. Keffi résume l’enjeu africain de manière lapidaire. «Le diagnostic représente 80% des besoins».
Mettre à niveau les centres d’imagerie et de laboratoire serait donc la priorité stratégique, bien avant de construire de grands hôpitaux. La coopération Sud-Sud, prônée par la spécialiste, prend alors le contre-pied de l’aide classique. Elle lie l’évacuation sanitaire à un engagement de formation, de transfert de solutions numériques gratuites, et à terme, à l’émergence d’une «souveraineté médicale» africaine.
Le fait marquant de cette conférence n’est pas tant la présence des experts établis que la parole des jeunes médecins de la diaspora. Le représentant de l’Amicale des médecins résidents internationaux de Casablanca (AMRIC), Dr Nizigiyimana Gaspard, a rappelé que son association regroupe plus de 100 résidents originaires de plus de 10 pays africains, formés au CHU Ibn Rochd.
Son discours, empreint de gratitude envers le Maroc et le Roi, portait néanmoins une exigence implicite: que ces compétences acquises ne soient pas uniquement un «sacrifice» individuel mais puissent s’exercer au service des pays d’origine, à condition que les institutions et équipements suivent. Le «devoir de retour» est conditionné à l’existence d’un écosystème d’accueil, sans quoi la fuite des cerveaux vers l’Europe et le Canada restera la norme.
Plus saisissante encore fut l’intervention du Dr Barthélémy Munkana Matadi, résident en médecine légale au CHU Ibn Rochd. Son exposé, à la fois technique et philosophique, a matérialisé les dilemmes de la médecine contemporaine. D’un côté, il a présenté le Forenscope, un outil d’imagerie multispectrale permettant de détecter des traces de sperme, de salive ou de sang menstruel invisibles à l’œil nu, une avancée cruciale pour objectiver les violences sexuelles dans des procédures judiciaires où le moindre doute profite à l’agresseur.
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De l’autre, il a alerté sur la menace que le numérique et l’IA font peser sur le secret médical, le consentement et le fondement même de la relation de soin. «Nous devons rester humains par le fait d’avoir traité serment», a-t-il plaidé, rappelant les quatre principes éthiques (autonomie, bienfaisance, non-malfaisance, justice).
Sa conclusion est un cri d’alarme: l’Afrique, dont moins de 5% des pays ont un taux de pénétration numérique en santé significatif, ne peut laisser les startups américaines certifiées ISO, conçues dans des chambres d’étudiants, dicter le diagnostic génétique et la prédiction des cancers.
Le plaidoyer ne s’est pas limité à des constats. À travers l’entretien accordé en marge de l’évènement par Gueck Beyeth, une feuille de route praticable se dessine, à condition de rompre avec l’amateurisme statistique. L’association reconnaît ne pas disposer de données ventilées par nationalité sur les bénéficiaires. Un angle mort qui affaiblit toute négociation avec les pouvoirs publics. Les pistes d’action immédiate sont pourtant claires: renforcer les mécanismes de collecte de données pour documenter les parcours de soins ; plaider pour des études indépendantes associant l’État, les organismes de couverture sociale et les chercheurs, afin d’objectiver le coût-bénéfice de l’inclusion des migrants dans l’AMO ; cibler les obstacles concrets (absence de titre de séjour stable, barrières linguistiques, méconnaissance des procédures) qui retardent le recours aux soins.
Gueck Beyeth l’affirme: l’association ne veut pas se substituer au système national, mais joue un rôle d’aiguillon et de facilitateur. La conférence ambitionne de déboucher sur un communiqué de recommandations incluant l’intégration de la dimension migratoire dans la carte sanitaire et la planification territoriale au Maroc.
La proposition la plus ambitieuse vise à long terme la portabilité des droits à la santé entre le Maroc et les pays subsahariens, à l’image des conventions signées avec certains États européens. Un chantier juridique et diplomatique colossal, mais que la réalité des flux migratoires rend de moins en moins contournable.
Quels impacts pour les acteurs ?
Pour les patients migrants, l’impact est immédiat: sans réforme, la Bank de Solidarité restera un pansement sur une hémorragie, et l’accès aux soins continuera de dépendre du bon vouloir de mécènes. Pour les professionnels de santé africains formés au Maroc, le message est double: ils sont ardemment invités à rentrer, mais savent pertinemment que sans infrastructures et paramédicaux, leur expertise sera gaspillée.
Le Maroc, en tant qu’État hôte, se trouve à un carrefour: son système de santé gagne en attractivité régionale, comme en témoigne l’afflux de patients étrangers, mais cette réputation de hub médical est en tension avec les difficultés à garantir des soins décents à une catégorie d’étrangers vivant sur son sol. La société civile, par la voix des associations communautaires, gagne une légitimité d’interlocutrice incontournable, mais risque l’instrumentalisation si elle devient le simple sous-traitant humanitaire de l’inaction publique.
Enfin, pour les bailleurs de fonds et les partenaires techniques, l’heure n’est plus aux subventions qui financent des coquilles vides. L’exemple de Leila Keffi le prouve: un partenariat public-privé adossé à un transfert réel de compétences, une montée en gamme diagnostique via la télémédecine et une formation massive de paramédicaux peuvent, à enveloppe constante, multiplier le nombre de patients traités.
C’est ce modèle de rationalité économique, éthique et technique qui pourrait redessiner la carte sanitaire africaine. Reste à savoir si les autorités, dont l’absence à cette conférence a été si bruyante, entendront le message porté par ces médecins, ces chercheurs et ces militants. Comme l’a lancé Hassan Bentaleb: «pourquoi certaines personnes doivent-elles traverser des centaines de kilomètres pour accéder à un droit aussi essentiel que celui de se soigner ?» Cette question, désormais posée à Casablanca, ne pourra plus rester sans réponse.
