Gabon. Suspension surprise de la digitalisation: 7.000 permis de conduire en souffrance

Un contrôle routier à Libreville.

Le 27/09/2026 à 14h05

VidéoSix mois après le lancement de la digitalisation du permis de conduire, les autorités gabonaises ont décidé de marquer une pause. Une décision qui laisse en suspens des milliers d’usagers et soulève des questions sur l’organisation du dispositif.

C’est une annonce qui a pris de court plus d’un candidat. Ce lundi 21 septembre 2026, le ministère des Transports, de la Marine marchande et de la Logistique a officialisé la suspension temporaire des opérations d’enrôlement pour l’obtention du permis de conduire digitalisé. Motif invoqué: permettre à l’administration de dresser un bilan général, six mois après le déploiement du dispositif.

Mais dans les faits, c’est une véritable zone d’ombre qui s’installe. Aucune date de reprise n’a été communiquée. Ni dans le communiqué officiel, ni lors des échanges avec la presse. Une incertitude qui pèse lourdement sur les usagers, déjà éprouvés par des mois de files d’attente et de dysfonctionnements.

Le chiffre, lâché dans le communiqué ministériel, a de quoi surprendre: 6.993 permis de conduire digitalisés sont d’ores et déjà édités et disponibles au Centre national d’édition et de délivrance des documents de transport. Problème: leurs titulaires ne sont jamais venus les retirer.

Alors que des milliers de Gabonais attendent leur sésame depuis des mois, près de 7.000 documents terminés restent stockés, sans preneur. Faut-il y voir un défaut d’information des usagers? Une défaillance dans le système de notification? Ou simplement la conséquence d’une organisation chaotique qui a découragé les candidats ?

Joseph Madimba, journaliste, incarne cette lassitude. Il raconte son parcours du combattant: «j’ai essayé par deux fois de me conformer à la digitalisation des nouveaux permis, mais en raison de l’affluence des premiers jours de l’opération, ça n’a pas marché. En repartant récemment au centre, contre toute attente, j’ai appris que tout est arrêté. J’ose espérer que l’opération va reprendre.»

Son témoignage reflète une réalité largement partagée, celle d’usagers ballottés entre des rendez-vous manqués, des files interminables et des informations contradictoires. La suspension actuelle ne fait qu’ajouter à la confusion.Une pause salutaire ou un aveu d’échec?

Pour certains observateurs, cette interruption était devenue inévitable. Serge Alioune, influenceur, estime que la mobilisation suscitée par le projet trahissait des failles organisationnelles: «si je dois m’appuyer sur la mobilisation suscitée par le projet de digitalisation, je me dis qu’il y a eu certainement des dysfonctionnements au niveau de l’organisation. Un peu pour mieux sauter, il faut reculer.»

Une analyse partagée par Tanguy Allogho, transporteur de son état, qui voit dans cette pause une bouffée d’oxygène: «pour moi, suspendre l’opération vaut mieux que le laisser-aller qui prenait déjà le dessus sur la délivrance de nouveaux permis. On se retrouvait encore avec des usagers aux numéros identiques. Un vrai désordre quoi.»

Le phénomène des numéros identiques, s’il se confirme, serait bien plus qu’un simple couac administratif. Il toucherait à la sécurité même du document, à sa valeur juridique et à la confiance que les forces de l’ordre peuvent lui accorder. Un comble pour une réforme dont l’ambition affichée était justement de sécuriser le titre.

Au-delà des frontières, la question de la digitalisation reste entière. Laurent Monty, Gabonais en vacances à Libreville mais résidant au Canada, plaide pour une extension du dispositif à la diaspora: «dans la plupart des pays, on est déjà passé à la digitalisation des permis. Ce qui est une excellente réforme parce qu’elle permet de sécuriser le document. D’ailleurs, je plaide pour un élargissement de cette digitalisation aux Gabonais de l’étranger.»

Une revendication légitime, alors que des milliers de Gabonais de l’étranger continuent de dépendre de procédures consulaires souvent longues et coûteuses. Mais avant d’élargir, encore faudrait-il que le dispositif fonctionne pleinement pour ceux qui vivent sur le territoire national.

Six mois après le lancement, le bilan est donc contrasté. D’un côté, une réforme attendue, saluée sur le principe par la plupart des usagers. De l’autre, une mise en œuvre laborieuse, marquée par des dysfonctionnements en série, et aujourd’hui une suspension sans calendrier.

Le ministère des Transports, de la Marine marchande et de la Logistique devra rapidement clarifier sa position. Combien de temps durera cette pause? Quelles mesures concrètes seront prises pour corriger les failles identifiées? Comment les 6.993 permis en attente seront-ils remis à leurs titulaires?

Autant de questions auxquelles les Gabonais attendent des réponses. Car derrière chaque permis non retiré, il y a un citoyen qui attend, un projet professionnel suspendu, une mobilité entravée.

La digitalisation du permis de conduire n’est pas qu’une question technique. C’est un enjeu de confiance entre l’administration et les usagers. Et à l’heure actuelle, cette confiance semble sérieusement entamée.

Par Ismael Obiang Nze (Libreville, correspondance)
Le 27/09/2026 à 14h05