À Libreville, les contrôles routiers font désormais partie du décor quotidien. Chauffeurs pressés, passagers impatients et policiers en faction: chacun occupe sa place dans une mécanique urbaine souvent marquée par la tension.
Conçus pour garantir la sécurité des citoyens et le respect du code de la route, ces contrôles ont cependant pris, selon de nombreux témoignages, une tout autre dimension. Les forces de l’ordre déployées aux différents postes sont régulièrement accusées de se livrer à des pratiques assimilées à du racket à l’encontre des automobilistes et des chauffeurs de taxi. Une réalité que de nombreux usagers dénoncent quotidiennement, au point qu’elle semble, pour certains, s’être banalisée.
L’amertume des conducteurs
Pour les professionnels de la route, la pilule est souvent difficile à avaler. La multiplication des postes de contrôle et la diversité des services impliqués — police, mairie, ministère des Transports — alourdissent considérablement les trajets. Ulrich Paterne, chauffeur de taxi-bus sur l’axe Libreville-Owendo, décrit un véritable parcours du combattant. «Sur cet axe, nous subissons en moyenne six contrôles par jour. […] Même lorsque vous êtes en règle, on finit par vous trouver une infraction. Là où il n’y a aucune signalisation routière, on vient vous dire: “On ne se gare pas là”…»
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À ce sentiment d’arbitraire s’ajoute une forte pression liée au temps perdu lors des contrôles. Warren, chauffeur de taxi, évoque des attentes parfois interminables. Pour les contourner, un système parallèle se serait progressivement installé. «Quand ils vous demandent le dossier, c’est en réalité un code qui signifie qu’il faut glisser quelque chose à l’intérieur. On donne “l’argent du Coca” au chef pour ne pas perdre de temps.»
Un témoignage qui illustre la banalisation d’un arrangement tacite entre contrôleurs et contrôlés.
Une réalité statistique accablante
Cette défiance envers les forces de l’ordre ne relève pas d’un simple ressenti; elle est étayée par des données chiffrées. Une enquête d’Afrobarometer révèle que 99% des Gabonais estiment qu’au moins «certains» policiers sont corrompus. Parmi eux, 68% considèrent que cette corruption concerne «la plupart» ou «tous» les agents.
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L’étude indique également que 54% des citoyens ont été en contact avec la police dans le cadre de contrôles routiers. Parmi ces personnes, 35% déclarent avoir versé un pot-de-vin pour éviter des ennuis. Autant de chiffres qui confortent l’idée d’un système où le maillage policier, censé garantir la sécurité, est souvent perçu comme une source de prédation.
Face à cette réalité, le discours des usagers oscille entre dénonciation, résignation et parfois même acceptation. Wild Ngadi, chauffeur de taxi, en livre une lecture plus nuancée, voire complaisante. «Il n’y a pas de problème avec les policiers. Quand on leur donne de l’argent, c’est juste pour les encourager. Parce qu’ils travaillent dur sous le soleil.»
Un «encouragement» qui, pour ses détracteurs, s’apparente pourtant à un pot-de-vin, illustrant la difficulté à distinguer, dans les pratiques quotidiennes, le geste de reconnaissance de la rétribution destinée à accélérer une procédure ou à éviter un contrôle plus poussé.
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Au-delà de la question de l’argent, d’autres conducteurs mettent surtout en avant le coût temporel de ces contrôles répétés. «Il y a beaucoup de postes de contrôle, donc cela nous retarde dans notre activité de transport», explique Moukala Mihindou, chauffeur de taxi. Une contrainte qui affecte directement la rentabilité des trajets et nourrit le mécontentement des professionnels de la route.
Une réponse judiciaire ferme mais équilibrée
Face à la grogne grandissante, les autorités ont fini par réagir. Conscient des dérives dénoncées de longue date, le gouvernement avait déjà pris des mesures radicales par le passé, notamment en interdisant les contrôles routiers à Libreville afin de lutter contre le «racket». Plus récemment, la justice s’est également saisie du dossier.
Le procureur général, Eddy Minang, est ainsi monté au créneau pour rappeler les règles encadrant les contrôles ainsi que les droits des usagers. Une prise de parole largement saluée par l’opinion publique, qui y a vu le signe d’une volonté de reprendre la main sur un phénomène devenu endémique.
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Dans le même temps, les forces de l’ordre tentent de se défendre contre ce qu’elles considèrent comme des accusations généralisées. Récemment, un automobiliste de 40 ans a été placé en garde à vue pour «dénonciation calomnieuse» après avoir accusé des policiers de racket sur les réseaux sociaux. Selon les conclusions de l’enquête, l’intéressé transportait illégalement des passagers sans disposer des autorisations requises.
Le parquet a rappelé à cette occasion que les fausses accusations sont sévèrement sanctionnées par la loi, avec des peines pouvant aller de six mois à cinq ans d’emprisonnement. Une mise en garde destinée à protéger les agents contre les dénonciations abusives, mais qui soulève également des interrogations quant au risque de dissuader certaines victimes de témoigner.
En attendant, sur le bord des routes, les habitudes semblent avoir la vie dure. Policiers et chauffeurs continuent de se croiser, de se jauger et parfois de négocier. Entre impératif de contrôle et soupçons de prédation, la méfiance demeure, dans l’attente d’une réforme capable de restaurer la confiance et de redonner à ce service public toute sa légitimité.
