«Alors que le monde entier a les yeux rivés sur la Coupe du monde 2026, nous tenons les comptes sur un autre terrain: celui du risque-pays». La formule signée Luca Moneta, Senior Economist chez Allianz Trade, donne le ton. Dans sa mise à jour de la notation des pays de juin 2026, l’assureur-crédit affiche un score rassurant au niveau mondial, quatre relèvements de notation, notamment ceux du Salvador, de la Lituanie et de la Lettonie, ainsi que du Nicaragua ; et deux dégradations toutes relatives à l’Afrique, notamment l’Algérie, qui bascule de C2 à D3, passant du risque modéré au risque sensible, tandis que le Sénégal, déjà en territoire sensible, tombe de D3 à D4, soit le risque élevé, le dernier cran avant le défaut pur.
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L’analyse détaillée des notations, croisée avec la méthodologie d’Allianz Trade et les derniers Country Risk Atlas, révèle bien plus qu’un simple accident statistique: une divergence profonde entre les économies capables de résilience et celles où les déséquilibres accumulés précipitent la défiance.
La méthodologie d’Euler Hermes Economic Research, qui sous-tend ces notations, repose sur deux piliers. La Note Pays (Country Grade), évaluation de moyen terme allant de AA à D, combine le risque macroéconomique (endettement, politique budgétaire, stabilité bancaire), le risque politique (mécanismes de transfert du pouvoir, efficacité des institutions, cohésion sociale) et l’environnement structurel des affaires (cadre juridique, corruption, durabilité).
Afrique: la carte des risques pays au 30 juin 2026
| Niveau de risque (Q2 2026) | Pays africains | Dégradation intervenue en juin 2026 |
|---|---|---|
| Risque faible | Maroc | Aucune |
| Risque modéré | Botswana, Seychelles, Côte d’Ivoire, Bénin, Tanzanie, Rwanda, Cap-Vert, Djibouti | Aucune |
| Risque sensible | Algérie, Mauritanie, Burkina Faso, Gambie, Nigeria, Cameroun, Gabon, République démocratique du Congo, Zambie, Angola, Afrique du Sud, Namibie, Lesotho, Eswatini, Madagascar, Comores, Maurice, Égypte, Ouganda, Kenya, Sao Tomé & Principé, Togo | Algérie : C2 → D3 |
| Risque élevé | Sénégal, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Mali, Niger, Sierra Leone, Ghana, Tunisie, Libye, Tchad, République centrafricaine, Soudan, Soudan du Sud, Congo (République du), Guinée équatoriale, Burundi, Érythrée, Somalie, Éthiopie, Malawi, Mozambique, Zimbabwe | Sénégal : D3 → D4 |
Source: Allianz Trade (mise à jour de la notation pays de juin 2026).
Le Niveau de risque pays (Country Risk Level), notation de court terme de 1 à 4, se concentre sur les menaces immédiates via un indicateur de flux de financement (FFI) et un indicateur de risque commercial (CRI). C’est ce second niveau, reflet des tensions de liquidité et des perspectives d’insolvabilité, qui sanctionne aujourd’hui Alger et Dakar.
Pour l’Algérie, le diagnostic est sans appel: «des déficits budgétaires à deux chiffres, une liquidité réduite à néant et une forte dépendance vis-à-vis des hydrocarbures accentuent les difficultés de remboursement». Le Country Risk Atlas de février 2026 détaillait déjà les rouages de cette dégradation. Le déficit budgétaire a atteint 11,5% du PIB en 2025, le plus élevé des exportateurs de pétrole de la région MENA, et devrait se creuser à près de 12% en 2026.
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La dette publique, longtemps contenue, s’envole: +12% en un an, avec une trajectoire qui la porterait à 80% du PIB d’ici 2030. La dépendance aux hydrocarbures, qui représentent l’essentiel des recettes d’exportation et des revenus de l’État, devient un piège à mesure que les prix du pétrole corrigent et que la production pétrolière nationale décline. Elle a perdu 10% depuis 2022 en raison du vieillissement des champs.
La liquidité se tarit dangereusement. Le compte courant est passé en territoire négatif, à -3,7% du PIB en 2025, et les réserves de change de la banque centrale ont recommencé à fondre, poussant le gouvernement à imposer dès l’été 2025 de nouvelles restrictions sur les importations. Sur le marché des changes, la dépréciation du dinar alimente les risques de dévaluation ; le taux parallèle serait déjà décoté de plus de 60% par rapport au taux officiel.
Dans ce contexte, la première émission de sukuk domestique, qui a levé 2,3 milliards de dollars début 2026, ne saurait masquer les difficultés structurelles: le secteur bancaire, lesté de plus de 20% de créances douteuses, reste dominé par les liens étroits entre l’État, les entreprises publiques et les banques publiques, ce qui évince le crédit au secteur privé. L’Algérie illustre parfaitement le scénario qu’Allianz Trade redoutait dans son analyse de février: une correction des prix du pétrole expose brutalement la fragilité fiscale des exportateurs d’hydrocarbures.
Le Sénégal, de son côté, vit un paradoxe. Alors que le pays affiche une croissance tonitruante (+7,8% en 2025, projetée à +5,8% en 2026) grâce à l’entrée en production des champs pétroliers et gaziers, Allianz Trade prononce une dégradation en D4, synonyme de «restructuration de la dette désormais probable ; un quasi-défaut qui paralyse l’activité économique et fait basculer la croissance du PIB par habitant en territoire négatif».
Port de Tanger Med. Seul pays africain classé en risque faible, le Maroc doit sa résilience à une économie diversifiée, ses réserves de change et à une dette publique en voie de stabilisation.
L’origine du mal est comptable avant d’être financière: la découverte d’une dette sous-déclarée par l’administration précédente, comprise entre 7 et 13 milliards de dollars, a fait bondir le ratio d’endettement de 80% à 132% du PIB fin 2024. L’échec des négociations avec le FMI fin 2025 a achevé de convaincre les marchés: l’Eurobond 2031 est tombé à 61 cents pour un dollar en décembre 2025, et S&P a dégradé le pays à CCC+.
La structure de la dette complique toute sortie de crise. Quarante pour cent des créances sont détenues par des multilatéraux, et la Chine ainsi que la France représentent respectivement 40% et 30% des créanciers bilatéraux. L’éparpillement des obligataires, comme l’expérience du Ghana ou de l’Éthiopie l’a montré, ralentirait inévitablement une restructuration. En attendant, l’activité économique, bien que portée par l’extraction pétrolière, se grippe au niveau des entreprises, le risque commercial s’accroît, et le PIB par habitant repasse en territoire négatif.
Le tableau est d’autant plus amer que Dakar avait engagé des réformes structurelles: nouveau Code des investissements, soutien à l’agriculture, volonté de transformation locale des matières premières. Mais comme le souligne le rapport, «les doutes grandissent sur les risques de taxation rétroactive des contrats signés sous l’ancien régime», tandis que la sécurité aux frontières se dégrade à mesure que le Mali voisin s’enfonce dans l’instabilité, menaçant les flux commerciaux et la stabilité monétaire régionale à travers les fragilités du franc CFA.
Ces deux dégradations éclairent crûment la carte africaine des risques du deuxième trimestre 2026. Sur l’ensemble du continent, seul le Maroc se maintient en risque faible à l’échelle du continent, fort d’une croissance solide, d’un taux d’endettement en baisse, d’un déficit maîtrisé et d’une politique monétaire prudente, même si le pays n’est pas épargné par les tensions sociales et un chômage des jeunes supérieur à 35%.
Huit pays seulement se classent en risque modéré: Botswana, Seychelles, Côte d’Ivoire, Bénin, Tanzanie, Rwanda, Cap-Vert et Djibouti. La vaste majorité des économies africaines se répartit entre le risque sensible, où se trouve désormais l’Algérie aux côtés du Nigeria, de l’Égypte ou de l’Afrique du Sud, et le risque élevé, où le Sénégal rejoint une longue liste incluant le Ghana, la Tunisie, l’Éthiopie ou le Mozambique.
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Un clivage qui n’est pas anecdotique. D’un côté, les pays dotés de fondamentaux solides et de cadres politiques crédibles, Maroc en tête, continuent de renforcer leur résilience, attirant les investissements étrangers dans l’automobile ou les phosphates et préparant les grandes échéances sportives de 2026 et 2030. De l’autre, les économies pétrolières comme l’Algérie et les États ayant masqué leur endettement, comme le Sénégal, subissent de plein fouet la correction des prix énergétiques et la défiance des créanciers.
Luca Moneta prévient: «si les crises (géo)politiques devaient s’aggraver à nouveau, des perturbations plus importantes des chaînes d’approvisionnement et un resserrement des conditions financières pourraient entraîner de nouvelles révisions à la baisse des notations, tant dans les économies émergentes que dans les économies avancées».
En clair, le match n’est pas terminé. Les risques politiques (mobilisations sociales, tensions diplomatiques, instabilité au Sahel) restent sur le banc de touche, prêts à alourdir le score africain. Pour les entreprises exportatrices et les investisseurs, le message de cette édition est le suivant: la différenciation entre les signatures devient vitale, et la vigilance sur les équilibres macro-financiers comme sur la transparence des dettes publiques n’a jamais été aussi cruciale.




