«Une femme financièrement indépendante est une femme insoumise». Ce refrain, qui a la dureté des préjugés les mieux ancrés, résonne encore dans les chaumières comme dans les esprits. Pourtant, jamais les Gabonaises n’ont été aussi nombreuses à pousser les portes de l’entrepreneuriat.
Pour de nombreuses Gabonaises, le choix entre une vie d’entrepreneure et une vie conjugale reste un dilemme cornélien. Peu de femmes au foyer parviennent à entreprendre, coincées entre les activités domestiques, un «lourd fardeau», et une opinion publique prompte à juger.
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Les témoignages recueillis dans les artères de Libreville donnent une voix à ces fractures. Huguette, commerçante au marché de Venez-Voir, dresse un constat sans appel: «En ce moment, il y a plus de mères célibataires que de femmes au foyer. Parce que quand un homme vient, il te fait un enfant et il s’en va.»
Mais l’émancipation économique heurte de plein fouet les attentes sociales. Huguette fustige une nouvelle donne où certains hommes «cherchent des femmes qui ont de l’argent» et où d’autres exigent une contribution «moitié-moitié aux charges domestiques». Une remise en cause de la virilité traditionnelle qui suscite son indignation. «Où est partie la dignité de l’homme?»
Si l’indépendance financière est vécue comme une libération par les unes, elle est perçue comme une menace par les autres.
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Joseph Ndong, fonctionnaire, en convient. «Avoir une femme qui entreprend et qui est financièrement autonome, ce n’est pas une mauvaise chose en soi parce que ça aide forcément l’homme». Mais il pose une condition: que cette réussite ne s’accompagne pas de condescendance. «Si elle se montre condescendante, c’est qu’elle a un problème d’éducation», tranche-t-il.
Son verdict est sans appel. «J’ai dû me séparer d’une comme ça. Parce que j’estimais qu’il ne saurait y avoir deux capitaines dans un même navire».
Le préjugé est tenace: la femme entreprenante serait une rivale, et non une partenaire.
L’errance après le déguerpissement
La réalité de l’entrepreneuriat féminin au Gabon, c’est aussi celle, plus crue, de la survie en zone grise. Vanessa, 30 ans, commerçante sans place, en est l’incarnation douloureuse. Victime d’une opération de «déguerpissement» de la mairie de Libreville sur les trottoirs du quartier la Peyrie, elle raconte sa descente aux enfers. «Avant, je me débrouillais. Mais aujourd’hui, j’en suis à errer en pleine rue. Je n’ai plus les moyens de pouvoir chercher mon argent librement». Avec des enfants à charge et la rentrée scolaire qui approche, elle est acculée. «D’où je vendais, on nous a chassés et je refuse de me prostituer», confie-t-elle, résignée mais digne.
Ce témoignage illustre la précarité extrême de nombreuses commerçantes, prises en étau entre les nécessités de l’ordre public et l’absence de solutions alternatives.
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Malgré ces obstacles, la dynamique est là. Les chiffres officiels confirment une «montée en puissance de l’entrepreneuriat féminin dans des secteurs de plus en plus diversifiés: commerce, services, agro-industrie, numérique».
Des programmes comme «Femmes d’Avenir» ont accompagné plus de 500 femmes entrepreneures, et l’État promet un soutien renforcé.
Mais la route est encore longue pour transformer ces 30% de créations d’entreprises en véritables leviers d’émancipation, et pour faire taire, une bonne fois pour toutes, le cliché de la femme «insoumise».
