Sénégal. «Nous étions fatiguées mais contentes»: à Khelcom, le fumage du poisson ne fait plus vivre ses femmes

Une vendeuse nettoie un poisson dans son stand à un quai de pêche à Rufisque. AFP or licensors

Le 11/06/2026 à 08h57

VidéoLe constat n’est pas nouveau: des décennies de surpêche ont provoqué l’effondrement des stocks de poissons capturés privant les communautés côtières, notamment les femmes, de revenus qui leur suffisait à prendre en charge leurs familles. Reportage au site de transformation des produits halieutiques de Khelcom à Bargny.

À Khelcom, sur le site de transformation des produits halieutiques de Bargny, la transformation des produits halieutiques est portée à plus de 75 % par des femmes. Le site de Khelcom, s’étale sur quatre hectares regroupant une soixantaine d’ateliers.

Dans cet ensemble agroindustriel aménagé dans les années 1990, la fumée des fours ne s’élève plus comme autrefois. Là où l’activité battait son plein du matin au soir, les femmes transformatrices font aujourd’hui face à une réalité beaucoup plus difficile: la raréfaction du poisson.

Selon différentes sources, «il y a une importante réduction de près de 57% des populations de poissons exploitées au Sénégal, en raison de la surpêche et de l’augmentation des exportations et des utilisations non alimentaires" alerte un rapport qui souligne que cet appauvrissement est source de migration irrégulière.

Pour Aby Dia, les souvenirs des années fastes sont vivaces. Elle se rappelle une époque où la transformation des produits halieutiques constituait un véritable moteur économique pour les femmes de Bargny.

«En 2018, nous avions mené une étude sur l’économie liée à la transformation des produits halieutiques. À cette époque, le chiffre d’affaires tournait autour de 2 milliards de FCFA, et les femmes exerçaient une activité particulièrement florissante qui leur permettait de subvenir aux besoins de leurs familles, notamment en matière d’éducation, de santé, de dépenses quotidiennes et d’électricité, entre autres», témoigne-t-elle.

Une autonomie économique aujourd’hui mise à rude épreuve par la diminution des captures. Cette réalité, Maimouna Fall la vit au quotidien. Derrière les fours devenus moins actifs, elle mesure l’ampleur des changements intervenus en quelques années seulement.

En effet, «l’exploitation destructrice et souvent illégale des populations de poissons met en péril le bien-être économique et social des communautés qui dépendent fortement de la pêche pour leur alimentation et leurs moyens de subsistance" souligne dans son rapport The Deadly Route to Europe: How illegal fishing and overfishing in Senegal is driving migration, publié le 13 mai 2025, par l’ONG Environmental Justice Foundation basée en Grande Bretagne.

Cette baisse des revenus, Maimouna Fall la vit ai quotidien «Avant, nous fumions le poisson à un rythme tel qu’à un moment, nous demandions aux pirogues d’arrêter de nous approvisionner tellement le poisson était abondant. On était fatiguées mais contentes, on s’en sortait. Mais la ressource se fait rare. Il nous arrive de ne fumer que deux fois par mois et nos fournisseurs ne disposent pas des moyens nécessaires pour aller loin en mer et trouver du poisson», explique-t-elle.

Aujourd’hui, l’inquiétude a remplacé la satisfaction. Les fours fonctionnent au ralenti et les recettes diminuent mois après mois.

Pour Aby Dia, cette raréfaction des ressources halieutiques est étroitement liée aux effets du changement climatique qui affectent l’ensemble du secteur de la pêche. «Aujourd’hui, les ressources halieutiques deviennent de plus en plus rares. Cette situation est en grande partie liée aux effets du changement climatique, qui affecte considérablement le secteur de la pêche. Or, on ne peut pas parler de transformation des produits halieutiques sans évoquer la pêche. La centrale porte également une part de responsabilité dans cette situation, dans la mesure où le charbon constitue un facteur déterminant du changement climatique. Les changements climatiques affectent la pêche et, par conséquent, la transformation des produits halieutiques. Il s’agit donc d’enjeux étroitement liés», soutient-elle.

Entre la baisse des captures, les difficultés d’approvisionnement et les effets du changement climatique, les femmes de Khelcom voient s’éloigner une prospérité qui faisait autrefois la fierté du site. Dans les fours qui s’allument désormais de moins en moins souvent, c’est toute une activité économique qui cherche aujourd’hui un second souffle.

À Bargny, les fours n’ont pas seulement perdu leur fumée. Ils ont aussi perdu une partie de cette prospérité qui permettait à des centaines de femmes de faire vivre dignement leurs familles.

Entre nostalgie des années fastes et incertitudes sur l’avenir, les transformatrices de Khelcom espèrent désormais que le poisson reviendra là où, autrefois, l’abondance semblait inépuisable.

Par Moustapha Cissé (Dakar, correspondance)
Le 11/06/2026 à 08h57