Le Gabon n’a pas de filature qui tienne. Pas de grande usine textile à exhiber. Mais à Mont-Bouët, ce petit bout d’Afrique centrale transforme l’absence en opportunité. Les pagnes? Ils viennent de loin.
De la Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Ghana... ils traversent les frontières dans des ballots serrés, portés par des opérateurs ouest-africains, véritables chevaliers du commerce qui ont fait de ce marché leur royaume.
Abou tient sa boutique comme on tient un théâtre. Les rouleaux de tissu s’entassent du sol au plafond, formant une muraille de motifs et de couleurs. Il attrape un yarr, le déroule d’un geste sec, et la soie synthétique claque comme un drapeau. «On a des pagnes de deux tons, voyez vous-même. Tout est là. On les ramène de Côte d’Ivoire, du Sénégal, et même du Ghana parfois. Et à 5.000 francs CFA le yarr, on est ouverts à la discussion. Ici, le prix se cause autant que la qualité».
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Autour de lui, la clientèle s’agglutine. Des femmes, des hommes, des familles entières venues en repérage. Car à Libreville, en cette saison des grandes cérémonies, le pagne est un sésame. Il dit qui vous êtes, d’où vous venez, et à quelle famille vous appartenez ce jour-là.
Laurène est venue avec une mission précise. Son grand frère se marie en août. Mais ce n’est ni elle, ni le futur époux qui choisissent. À Mont-Bouët, elle le sait, la règle vient d’ailleurs. D’une voix posée, elle raconte la hiérarchie silencieuse des imprimés: «Les motifs de pagne choisis permettent de classifier les hommes et les femmes. On part souvent sur la base de cet indice. Après, chacun est libre de faire son choix. Mais ceux qui n’ont pas pu se faire coudre la tenue du mariage sont aussi les bienvenus lors de la cérémonie. On exclut personne. Le pagne permet juste d’associer les invités à la fête des deux familles des mariés.»
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Une philosophie de l’inclusion qui n’empêche pas une certaine pression sociale, comme le confirme Ebome Bekale, déjà munie du précieux tissu familial pour le mariage de la petite sœur de son époux.
Elle tient son rouleau contre elle, comme un talisman. «C’est indispensable. Parce que si vous ne portez pas de pagne, vous vous sentez gênés. La majorité le porte. Et cette saison, regardez autour de vous, il y a une variété de motifs sur le marché. C’est une véritable exposition à ciel ouvert.»
Dans les magasins voisins, les mains plongent dans les piles, les doigts caressent les textures. Chaque coupon est une promesse. Solène, elle, ne cache pas son excitation. Elle a trouvé le motif parfait pour le mariage de sa cousine. Elle le tient déployé devant elle, les yeux déjà perdus dans un rêve: «Je vais me faire une robe pour le mariage de ma cousine. Avec le motif que j’ai choisi, je m’imagine déjà toute belle ce soir-là.»
À Mont-Bouët, les magasins de pagnes ne sont pas de simples commerces. Ce sont des antichambres de la fête.
Des salles d’attente où la joie s’achète au mètre, où l’appartenance se négocie, où la tradition se transmet sans bruit, d’un geste de la main sur un coupon de tissu. Alors, si vous passez par Libreville en ce mois de juillet, laissez-vous surprendre.
Poussez les portes de ces boutiques bondées, respirez l’odeur du coton neuf, écoutez les marchands vanter leurs tissus venus d’ailleurs. Car c’est ici, entre deux étals de Mont-Bouët, que se tisse la mémoire vivante du Gabon. Couleur après couleur, motif après motif, yarr après yarr.
