Gouvernance de l’IA: 79,5% des indicateurs africains dépourvus de cadre juridique

L'Afrique accélère la gouvernance de l'IA, mais le déficit réglementaire freine encore son essor

Le 14/07/2026 à 16h09

Le continent multiplie les initiatives en faveur de l’intelligence artificielle, mais la construction de son cadre réglementaire reste largement inachevée. D’après le Global Index on Responsible AI 2026, 79,5% des indicateurs de gouvernance de l’IA en Afrique demeurent sans encadrement juridique, un déficit qui pourrait freiner la confiance des investisseurs, la protection des citoyens et le développement d’une économie numérique durable.

Le continent multiplie les initiatives en matière de gouvernance de l’intelligence artificielle, mais l’écart demeure important avec les économies les plus avancées. Le Global Index on Responsible AI 2026 met en évidence des progrès réglementaires dans plusieurs pays africains, tout en soulignant que les principaux obstacles résident désormais dans les capacités institutionnelles, les compétences numériques et les infrastructures. Une transition qui dépasse la seule question technologique pour devenir un enjeu de développement économique.

L’intelligence artificielle s’impose progressivement comme un facteur de compétitivité des économies africaines. Pourtant, la capacité des États à encadrer son développement demeure très inégale. Le Global Index on Responsible AI 2026, publié par le Global Center on AI Governance, montre que l’Afrique reste la région obtenant la moyenne la plus faible de l’indice mondial, avec un score de 21,79 sur 100, contre une moyenne mondiale de 35. Le document rappelle cependant que cette photographie masque une dynamique de réformes engagée dans plusieurs pays du continent.

Selon le rapport, la question centrale n’est plus l’adoption de principes de gouvernance, largement partagés à l’échelle internationale, mais leur traduction dans des politiques publiques opérationnelles. Les auteurs estiment que les écarts observés reflètent davantage des différences de capacités administratives, techniques et financières que des divergences d’ambition politique.

Cette distinction est essentielle pour comprendre les trajectoires africaines. Plusieurs gouvernements disposent désormais de stratégies numériques ou de projets de réglementation, mais peinent encore à créer les institutions, les mécanismes de contrôle et les ressources humaines nécessaires pour appliquer ces textes.

Des avancées réglementaires encore limitées

Le rapport met néanmoins en évidence plusieurs évolutions importantes. Cinq pays africains- Côte d’Ivoire, Éthiopie, Libye, Maroc et Nigeria- ont récemment adopté de nouveaux dispositifs relatifs à la sécurité de l’intelligence artificielle, traduisant une prise de conscience croissante des enjeux liés aux systèmes algorithmiques.

Cette évolution intervient alors que les applications de l’IA se diffusent rapidement dans les secteurs financiers, agricoles, sanitaires ou encore administratifs. Pour les auteurs du rapport, la gouvernance devient progressivement un facteur d’attractivité économique, les investisseurs recherchant des environnements réglementaires offrant davantage de sécurité juridique et de prévisibilité.

Cependant, le document souligne également que seulement 4,68% des indicateurs africains évalués sont aujourd’hui couverts par des cadres juridiques pleinement contraignants, tandis que près de 79,5% ne disposent encore d’aucune réglementation spécifique.

Autrement dit, le continent reste engagé dans une phase de construction institutionnelle où les textes progressent plus rapidement que leur mise en œuvre.

Le diagnostic rejoint les analyses de la Banque mondiale. Dans son rapport Digital Africa: Technological Transformation for Jobs (2025), l’institution estime que les technologies numériques, dont l’intelligence artificielle, ne pourront produire leurs effets économiques qu’à condition d’être accompagnées d’investissements massifs dans les infrastructures numériques, les compétences et la qualité des institutions.

Selon la Banque mondiale, la transformation numérique constitue désormais un levier majeur de création d’emplois, d’amélioration de la productivité et d’intégration régionale, mais elle exige un environnement réglementaire crédible afin de favoriser l’innovation tout en limitant les risques liés aux données personnelles, aux biais algorithmiques ou à la cybersécurité.

Le Global Index on Responsible AI aboutit à une conclusion similaire. D’après cette étude, les pays qui progressent le plus rapidement sont ceux capables de coordonner simultanément leurs politiques numériques, leurs stratégies de formation et leurs dispositifs de gouvernance publique.

Des ambitions freinées

Le rapport insiste sur un point souvent moins visible : la faiblesse des capacités institutionnelles constitue aujourd’hui le principal frein au développement d’une IA responsable en Afrique.

Les administrations publiques doivent disposer de spécialistes capables d’évaluer les systèmes algorithmiques, de contrôler leur conformité, de protéger les données personnelles et d’assurer la transparence des décisions automatisées.

Or, dans de nombreux pays africains, les ressources humaines spécialisées sont limitées. Cette situation ralentit l’application des réglementations, même lorsque celles-ci existent.

La Banque africaine de développement (BAD) souligne également cet enjeu dans sa Stratégie décennale 2024-2033, qui fait du développement des compétences numériques, de l’innovation et de la gouvernance un pilier essentiel de la transformation économique du continent.

Selon la BAD, le renforcement du capital humain est indispensable pour permettre aux économies africaines de tirer pleinement parti des technologies émergentes.

Le rapport rappelle implicitement que la gouvernance de l’intelligence artificielle devient un élément de concurrence internationale.

Les entreprises internationales privilégient progressivement les marchés où les règles relatives à l’utilisation des données, à la responsabilité des systèmes automatisés et à la cybersécurité sont clairement établies.

Pour les économies africaines, cette évolution modifie les déterminants traditionnels de l’attractivité des investissements.

La qualité des infrastructures numériques demeure importante, mais elle ne suffit plus. Les investisseurs évaluent également la stabilité réglementaire, la protection juridique et la capacité des institutions à appliquer les règles.

Dans cette perspective, les progrès réalisés par plusieurs pays africains constituent moins un aboutissement qu’un signal adressé aux marchés internationaux.

Pour une souveraineté numérique africaine

Au-delà des aspects réglementaires, le rapport ouvre un débat plus large sur la souveraineté numérique du continent.

L’intelligence artificielle repose sur des données, des capacités de calcul et des infrastructures technologiques largement dominées par des acteurs internationaux.

Pour de nombreux pays africains, l’enjeu consiste donc à éviter que la transition numérique ne reproduise des formes de dépendance économique déjà observées dans d’autres secteurs.

La Banque mondiale souligne que la création d’écosystèmes numériques locaux, le soutien aux startups technologiques et l’investissement dans la recherche constituent des conditions essentielles pour accroître la valeur ajoutée produite sur le continent.

Dans le même esprit, la BAD considère que le développement de l’économie numérique doit s’accompagner d’une montée en gamme des compétences africaines afin que les innovations soient conçues, adaptées et gouvernées localement.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 14/07/2026 à 16h09