lors que les parents s’activent déjà pour la prochaine rentrée scolaire fixée au 7 septembre, les signaux rouges se multiplient sur les murs des quartiers périphériques de la capitale gabonaise.
Marquées à la peinture, des centaines de concessions sont promises aux pelleteuses, ravivant la crainte de voir s’évaporer des héritages familiaux façonnés sur plus d’un demi-siècle. En toile de fond: un vaste projet de réaménagement urbain censé désengorger Libreville, mais dont les contours restent flous pour les premiers concernés.
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Depuis plus de douze mois, les engins de chantier rythment le paysage de la métropole. Officiellement, il s’agit d’assainir et de fluidifier une ville de plus en plus embouteillée. Dans les faits, des milliers de foyers se sentent pris dans un étau, tiraillés entre la nécessité d’une modernisation et l’angoisse du déracinement.
La note récente du gouvernorat de l’Estuaire, qui cible désormais les secteurs de Nzeng-Ayong, Ondongo, Diba-Diba, Charbonnages et Lac-Bleu, n’a fait qu’exacerber cette tension.
L’administration justifie son action par la récupération d’une emprise de 80 mètres de large, définie sur le titre foncier de l’État. Ce point est précisément le cœur de la discorde. Alors qu’un accord tacite semblait établi sur une bande de 30 mètres, l’extension soudaine à 80 mètres bouleverse tous les repères des résidents.
Les autorités assurent que le marquage au rouge n’est pas une condamnation immédiate, mais les traces de peinture sur les façades disent autre chose aux propriétaires, dont certains précipitent déjà la démolition de leurs propres bâtiments pour tenter de sauver quelques matériaux.
Dans ce climat d’urgence, les témoignages recueillis sur le terrain traduisent un profond sentiment d’abandon. Alain Minko, 60 ans, exprime une lassitude teintée d’incompréhension: «on nous dit que le chef de l’État veut éviter les embouteillages. C’est normal, il faut désenclaver les voies. Les 30 mètres de voies prévues par l’État, nous les avons respectées. Mais aujourd’hui, nous partons de 30 mètres pour 80, nous ne comprenons plus rien.»
À Diba-Diba, Francine Nyomba, 50 ans, rappelle l’ancienneté de l’occupation familiale, bien antérieure aux récentes décisions administratives: «Mes grands-parents sont rentrés ici en 1966. À l’époque, ils vivaient à l’intérieur de la démocratie. Et en 1977 quand il y a eu le sommet de l’OUA, ils y ont été déguerpis pour l’extérieur. Donc ça fait vraiment longtemps que nous sommes ici. Mon grand-père est d’ailleurs le fondateur de ce quartier Diba-Diba. Aujourd’hui après avoir érigé une barrière sur le site de la démocratie on nous fait comprendre que nous sommes installés sur le titre foncier de la garde républicaine (GR), nous ne comprenons plus rien.»
Les conséquences ne sont pas seulement matérielles. Suzanne Mbé, 70 ans, alerte sur les impacts sanitaires directs de la psychose ambiante: «Ici, au quartier on enregistre déjà les décès. Les gens qui meurent par AVC. Est-ce que c’est normal comme ça ? Enfin, on ne refuse pas de partir. Mais si on doit partir, que l’État fasse les choses bien. Si vous faites le tour du quartier vous allez voir comment les populations cassent leurs propres investissements. Si on part, n’y a-t-il pas un accompagnement prévu ? N’y a-t-il pas un délai à nous donner?»
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Face à la montée des craintes, la gouverneure de l’Estuaire, Marie Françoise Dikoumba, a rencontré les populations le 24 août pour tenter de ramener le calme. Elle a détaillé un processus en quatre phases: marquage des zones, recensement des constructions, consultations publiques pour l’élaboration d’un Plan d’Aménagement et de Réinstallation (PAR), et enfin la libération effective des emprises.
Pour rassurer, les autorités mettent également en avant les précédents. Une enveloppe globale de 560 millions de FCFA a été décaissée en faveur de 79 familles à Akémi-Ndjogoni et à la Baie des Cochons, avec des indemnités individuelles ayant atteint jusqu’à 47 millions de FCFA pour certains foyers.
Reste que ces chiffres peinent à dissiper totalement l’inquiétude. Le calendrier est particulièrement serré: les enfants reprennent le chemin des classes dans quelques jours, et l’éventualité d’un déménagement forcé n’est pas une perspective propice à la sérénité pour les familles. Si l’assainissement du trafic urbain est une nécessité reconnue par tous, la manière dont il est mené interroge.
Le pari de l’exécutif est périlleux: il lui faut concilier le Grand Libreville de demain avec la dignité et la stabilité des habitants d’aujourd’hui, sous peine de voir la fracture sociale se creuser aux portes mêmes des chantiers de la modernité.
