Avec plus de la moitié des éléphants de forêt de la planète, un quart des gorilles des plaines, 88% de couverture forestière et une séquestration carbone équivalente à des dizaines de millions de voitures, le Gabon n’est pas un pays forestier comme les autres. C’est un coffre-fort biologique mondial, et depuis le 29 août, il a décidé d’en tirer 200 millions de dollars, non pas pour vendre ses arbres, mais pour les garder debout.
Derrière l’annonce de la signature de l’accord-cadre «Gabon Infini» et de son objectif de mobiliser jusqu’à 200 millions de dollars sur dix ans, se cachent cinq faits notables qui expliquent pourquoi le Gabon est devenu un laboratoire mondial du financement de la biodiversité. Ces chiffres, issus des déclarations des parties prenantes, dessinent une équation économique et écologique que peu de pays peuvent revendiquer.
Le premier fait est historique. En 2023, le Gabon a réalisé une opération de conversion de dette de 500 millions de dollars, la première de ce type en Afrique continentale selon l’ONG américaine The Nature Conservancy (TNC), qui avait permis de générer environ 163 millions de dollars de nouveaux financements pour la conservation marine sur quinze ans.
Un précédent, connu sous le nom de «Nature Bonds», qui a servi de socle à Gabon Infini. Il démontre que le pays a su transformer un fardeau financier en levier de souveraineté environnementale. Comme le rappelle Stanislas Stephen Mouba, directeur pays de TNC, le nouveau projet «s’inscrit dans la continuité» de cette opération, étendant désormais la logique à l’ensemble des écosystèmes terrestres et d’eau douce.
Soutenu notamment par le Bezos Earth Fund, initiative philanthropique lancée en 2020 par Jeff Bezos, fondateur et président exécutif d’Amazon, et des organisations liées à la famille Walton, le projet doit financer la protection et la gestion de 7,5 millions d’hectares.
Vient ensuite le deuxième fait écologique: le Gabon abrite «plus de la moitié des éléphants de forêt restants dans le monde et un quart des gorilles des plaines survivants», selon les mots de Stanislas Stephen Mouba. Deux chiffres qui ne sont pas seulement des records naturalistes. Ils confèrent au Gabon une responsabilité planétaire: la disparition de ces populations dans le pays signifierait, à très court terme, l’effondrement de ces espèces à l’échelle mondiale. La mobilisation des 200 millions de dollars n’est donc pas un luxe de pays riche, mais une course contre la montre pour éviter une perte irréversible.
Lire aussi : Libreville offre un sanctuaire de savoir aux tortues marines: une odyssée pédagogique en bord de mer
Le troisième fait complète le tableau: près de 88% du territoire gabonais est couvert de forêts. Ce taux, exceptionnel pour un pays de cette taille, fait du Gabon un des derniers grands réservoirs de carbone forestier de la planète. Selon TNC, ces forêts absorberaient chaque année l’équivalent des émissions de plusieurs dizaines de millions de voitures. Le quatrième fait, intimement lié, est donc celui d’un service écosystémique mondial: la séquestration carbone opérée par le massif forestier gabonais bénéficie à l’humanité entière, alors que le coût de sa conservation repose en grande partie sur un seul État et ses communautés rurales.
C’est là qu’intervient le cinquième fait, plus humain. Environ 100 000 personnes pourraient bénéficier des actions du programme, qui vise à améliorer les moyens de subsistance, renforcer la participation communautaire et réduire les conflits homme-faune, notamment avec les éléphants.
Le vice-président du gouvernement gabonais, Hermann Immongault, le martèle: «notre vision est claire: au-delà de la simple valorisation de nos ressources, nous voulons placer l’humain et nos communautés au cœur du développement.» Jennifer Morris, PDG de The Nature Conservancy, abonde dans le même sens: «protéger la nature va bien au-delà de la simple préservation des écosystèmes», exigeant de «respecter, soutenir et intégrer» les populations locales.
L’architecture financière prévoit 94 millions de dollars de subventions facilitées par TNC et Enduring Earth, 86 millions mobilisés par le gouvernement gabonais et environ 20 millions issus des rendements des investissements, le tout géré par le Fonds de préservation de la biodiversité au Gabon. Sa directrice générale, Christine Yasmine Tchoua, assure que la mission consistera à «orienter ces financements vers des actions concrètes à fort impact sur le terrain».
Lire aussi : Gabon. Forêts sacrées, baie futuriste, patrimoine vivant: Libreville se rêve éco-culturelle
Reste à savoir si cette somme, considérable pour un pays d’Afrique centrale, suffira à transformer un capital naturel exceptionnel en développement réel pour ceux qui vivent au contact des éléphants, des gorilles et des forêts. L’enjeu n’est plus seulement écologique: il est devenu un test de crédibilité pour toute la finance verte mondiale.
