Ce soir-là, une des marches contre les migrants clandestins qui rythment le pays depuis des mois a dégénéré. Une vague de violences xénophobes a déferlé sur cette ville du sud abritant un spot de surf à la réputation planétaire.
Trois semaines après le 30 juin, l’échéance donnée par des groupuscules aux migrants clandestins pour quitter le pays, l’atmosphère reste toujours aussi volatile en Afrique du Sud.
L’équation demeure insoluble pour le gouvernement. Ce dernier veut à tout prix éviter une répétition des meurtrières émeutes de juillet 2021 aux 354 décès et 50 milliards de rands de dégâts (soit 2,7 milliards d’euros actuellement).
Il essaie de ménager à la fois sa réputation internationale et les «critiques de Sud-Africains estimant que le gouvernement protège les ressortissants étrangers plutôt qu’eux-mêmes», selon les mots mercredi de la ministre de la Justice aux médias internationaux.
Danger d’escalade
L’agitation, opportune à moins de quatre mois des élections municipales, ne s’éteint pas et Jeffreys Bay illustre un danger d’escalade. Des tirs de personnes non identifiées ont visé jeudi la foule qui s’était lancée dans un porte-à-porte pour chasser les sans-papiers.
«Une enquête est en cours à la suite des blessures par balles de trois personnes qui ont eu lieu lors d’actions de protestation violentes», a indiqué à l’AFP la porte-parole de la police pour la province du Cap-oriental. Ont-ils été touchés par des forces de l’ordre? «Certainement pas», assure-t-elle.
Témoins et organisateurs de la manifestation accusent des individus venus protéger un «spaza shop», ces épiceries de quartiers souvent tenues par des membres de diasporas étrangères.
Dans la nuit de jeudi à vendredi, 23 d’entre elles ont été pillées quand a débordé cette troisième marche contre les migrants clandestins à «JBay» depuis mai.
Les grilles de ces commerces demeurent verrouillées. «Mesure de précaution» d’après la police.
Il s’agit du seul signe des violences apparentes dans le township. En ce weekend, les buveurs matinaux, démarche hasardeuse et bouteille de verre teintée à la main, croisent leurs voisins endimanchés, bible sous le bras et pas assuré pour assister au service religieux.
«Le lendemain, ils m’ont dit bonjour, comme si de rien n’était», décrit Muse Ismail, gérant du «spaza shop» accusé par des locaux d’être lié aux tireurs.
Ce Somalien de 52 ans, qui dit avoir acquis la nationalité sud-africaine, montre les encadrements des grilles défoncés au pied-de-biche par les pillards. «Ce n’était pas seulement quelques personnes mais tous les habitants du quartier», explique-t-il.
«J’aurais pu mourir»
La police a annoncé avoir arrêté 69 personnes, un chiffre considérable rapporté aux 350 arrestations enregistrées dans le pays entre le début du mouvement visant les migrants en mai et le 8 juillet.
«J’aurais pu mourir», raconte le gérant d’une autre épicerie, Zelalem Tesfaye, Ethiopien de 28 ans dont un septennat à «JBay».
Affichant un maillot d’Arsenal et la carrure de son défenseur William Saliba, il a dû s’extirper par le fenestron de l’arrière-boutique.
La police sud-africaine a confirmé la mort de quatre étrangers en lien avec des violences xénophobes depuis juin.
A Jeffreys Bay, des scènes qui se répètent: le défilé jusqu’au poste de police terminé, une foule a vérifié, maison par maison, les papiers de clandestins présumés. Le début d’une chasse à l’homme.
Sur ce sable où les touristes déambulent avec leurs planches de surf, «des gens ont été poursuivis de la plage jusqu’au poste de police par d’autres, armés de bâtons», selon le pasteur Alfred Jongile, à la tête de l’église pentecôtiste locale Impact Church
«La police a laissé faire», dit cet homme de foi de 49 ans. «Ils n’ont arrêté des gens qu’une fois les pillages commencés.» Les tirs auraient pu déclencher un «bain de sang», selon lui.
Après avoir accueilli 500 Malawites chassés de la région en juin et aidé à leur rapatriement, le pasteur Alfred a offert le refuge à 26 étrangers ayant fui le township jeudi.
Parmi eux, Benson Jere, Zimbabwéen de 36 ans, a tout perdu.
«Trois personnes sont venues chez moi», raconte cet ouvrier travaillant dans la fibre internet. «Ils m’ont assuré que si je leur donnais de l’argent, ils diraient ne pas m’avoir vu.»
Les 60 rands déboursés, soit environ trois euros, n’ont pas suffi, alors il a filé. Le surlendemain, quand il est retourné furtivement à la cahute qu’il loue 400 rands par mois, soit 20 euros, «tous (ses) biens avaient disparu».
Castigo Tibane, 31 ans dont dix passés en Afrique du Sud, souhaite retourner dans son pays le Mozambique et imiter les 150.000 migrants ayant pris le chemin du retour. Le départ attendra: sur un chantier la semaine précédente, il a eu quatre doigts sectionnés et requiert des semaines de soin.
Quant à David Bila, Mozambicain de 39 ans, ni la moitié de sa vie passée en Afrique du Sud, ni sa femme sud-africaine ou ses enfants possédant la nationalité n’ont paru des motifs valables à la horde de jeudi, qui l’a banni de sa propre maison.
Trois profils éloignés de la caricature d’étrangers criminels: «Je suis maçon, ces gens sont jaloux, résume David Bila. Ils disent que je ne dois pas voler leur travail.»
La rhétorique est rodée en Afrique du Sud, où le chômage culmine à 32%. Le pasteur voit un «mélange de jalousie et de criminalité» dans ce réveil des pires instincts humains.
L’avis du président du comité ayant organisé la marche à Jeffreys Bay, Chris Mtyaleka, naturellement diffère. Devant une cinquantaine de partisans remontés, réunis dimanche dans le township, il affirme que «toutes les personnes arrêtées n’ont pas participé aux pillages».
A l’approche des municipales, cette figure politique locale, membre du modeste parti UDM, est le meneur ici de ce mouvement nébuleux. La mosaïque de groupuscules concurrents dans le pays est désignée sous le nom de «Abahambe», traduire «Dehors».
Devant le tribunal de la ville voisine de Humansdorp où comparaissent les prévenus, une quinzaine de leurs soutiens donnent de la voix. Ils exhibent une pancarte «Les étrangers dehors», sous l’œil d’une dizaine de militaires.
La présence des soldats, initialement déployés pour lutter contre la criminalité organisée sur ordre présidentiel en février, déplaît à Chris Mtyaleka.
Le meneur en campagne accuse: «Ils veulent faire taire la population.»
