Le paradoxe agricole africain tient moins au manque de ressources qu’à la difficulté de les convertir en production et en revenus. Selon le rapport annuel 2024-2025 de l’Africa Agriculture and Trade Investment Fund (AATIF), environ 45% de la population active du continent travaille dans l’agriculture, qui ne représente que 15% du produit intérieur brut.
Près des trois quarts des terres arables resteraient inexploitées, tandis que les importations alimentaires nettes atteignaient 100 milliards de dollars en 2021 et que la demande devrait doubler d’ici à 2050.
L’écart entre potentiel foncier et dépendance alimentaire renvoie d’abord au financement. Le rapport rappelle que le déficit annuel de capitaux des PME agricoles d’Afrique subsaharienne dépasse 100 milliards de dollars, selon une étude d’ISF Advisors publiée en 2022. Il ne fournit ni actualisation en 2026 ni montant équivalent pour tout le continent. Les 575 millions de dollars déployés par AATIF depuis 2011 restent donc modestes face à un besoin annuel de cette ampleur.
AATIF tente de corriger ce déséquilibre par la dette, l’assistance technique et la finance mixte. Des capitaux publics de première perte réduisent le risque des investisseurs privés. Le mécanisme doit financer les actifs productifs et le fonds de roulement des cycles agricoles. L’enjeu consiste à adapter la durée et le remboursement aux réalités d’un secteur exposé aux saisons, aux prix et au climat.
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Le changement d’échelle s’est pourtant interrompu durant l’exercice. D’après le rapport, AATIF n’a bouclé aucune transaction nouvelle en 2024-2025, principalement en raison du transfert de son mandat de conseil à Cygnum Capital. Les quatre opérations nouvelles ou renouvelées résultent surtout de reconductions de facilités et d’une utilisation accrue de montants engagés. Les remboursements n’ont pas été entièrement remplacés.
Au 31 mars 2025, le portefeuille actif comptait 20 entreprises dans 12 pays, pour 252,4 millions de dollars engagés et 171,1 millions d’encours. Le fonds affichait 234 millions d’actifs sous gestion et un rendement de 9,3% sur douze mois. La hausse des taux et les recouvrements sur des prêts non performants ont soutenu ses revenus malgré la contraction des actifs rémunérateurs. Le même environnement qui protège son rendement renchérit donc le crédit traditionnel des entreprises agricoles.
Les banques, principal levier de diffusion
Le recours aux institutions financières explique une grande partie de la portée du fonds. L’addition des parts publiées montre que six banques ou institutions de développement, NSIA Banque, Coris Bank, NMB, Co-operative Bank of Kenya, la BIDC et Sterling Bank, concentrent 88% de l’exposition nette. AATIF privilégie ainsi le levier bancaire plutôt que la multiplication de prêts directs à de petites entreprises coûteuses à suivre.
Le financement d’AATIF face à l’ampleur des besoins agricoles
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Déficit annuel de financement des PME agricoles d’Afrique subsaharienne | Plus de 100 milliards de dollars |
| Capitaux déployés par AATIF depuis sa création | 575 millions de dollars |
| Entreprises composant le portefeuille actif | 20 |
| Pays couverts par le portefeuille actif | 12 |
| Montants engagés | 252,4 millions de dollars |
| Encours du portefeuille | 171,1 millions de dollars |
| Actifs sous gestion | 234 millions de dollars |
| Rendement sur douze mois | 9,3% |
| Nouvelles transactions conclues | 0 |
| Part de l’exposition nette concentrée sur six institutions financières | 88% |
Source: rapport annuel 2024-2025 d’AATIF.
Les résultats les plus significatifs proviennent de ce canal. En Tanzanie, le portefeuille agricole de NMB est passé de 248 à 388 millions de dollars et représente plus de 13% de ses crédits. Plus de 100 millions issus du «Jamii Bond» ont été affectés au secteur, soutenant directement ou indirectement plus de 50.000 agriculteurs.
Au Nigeria, le portefeuille agricole de Sterling Bank approche 100 millions de dollars, dépasse 15% de ses crédits et ses lignes dédiées ont touché plus de 500 PME ainsi que des femmes et des jeunes en 2024. Le portefeuille agricole de la BIDC atteint, lui, 15% de son encours total; l’institution a aussi émis une obligation durable de 70 milliards de francs CFA destinée notamment à l’agriculture.
L’intermédiation élargit le crédit, mais déplace la difficulté vers la sélection des emprunteurs et la mesure de l’impact. Le rapport insiste donc sur les systèmes sociaux et environnementaux des banques partenaires, essentiels lorsque le résultat dépend de leurs agences et chargés de crédit.
Le risque de change limite le capital patient
La structure monétaire révèle une autre fragilité. Au 31 mars 2025, 54,8% de l’encours, soit 93,7 millions de dollars, était libellé en dollars, et 45,2%, soit l’équivalent de 77,3 millions, en euros. Le rapport relève pourtant que l’accès aux devises fortes reste contraint et que les changes compliquent le calcul des coûts d’intrants et des prix de vente.
Le profil d’échéance renforce ce décalage. Quelque 53% de l’encours arrive à maturité en moins de trois ans et le solde entre trois et six ans; aucune exposition ne dépasse six ans. Or mécanisation, irrigation et transformation exigent souvent davantage de temps. Le capital patient (investissement à long terme qui finance des projets jusqu’à leur pleine maturité) revendiqué par le rapport reste donc borné par des maturités moyennes et une dépendance intégrale au dollar et à l’euro.
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Les performances opérationnelles illustrent ce risque. En Zambie, la sécheresse de 2024 a ramené les achats de maïs d’African Milling de 119.437 à 58.975 tonnes. Mount Meru a acheté 54.568 tonnes de soja local, 56% de moins sur un an, et son réseau s’est contracté à environ 39.000 petits producteurs.
Seba Foods a maintenu sa transformation du maïs et du soja grâce aux achats anticipés et au stockage. La résilience tient donc autant au fonds de roulement qu’à la capacité industrielle.
Le Mozambique offre un contraste comparable. Les achats locaux et exportations d’Afcom ont reculé de 41.690 à 11.986 tonnes avec la sécheresse et l’instabilité politique. Robust a simultanément porté ses achats de soja de 5.458 à 32.154 tonnes et soutenu 10.000 producteurs. Diversification, traçabilité et accompagnement déterminent donc la capacité à sécuriser les volumes.
Transformer sans promettre de l’emploi
Le financement des équipements accroît la production locale, mais ses effets sociaux ne sont pas mécaniques. En Tanzanie, Afcom a mis en service une usine d’huile de 300 tonnes par jour et porté ses achats de coton de 1.081 à 7.429 tonnes. Amsons a accru ses volumes de blé transformé de 30.000 à 46.000 tonnes grâce à une électricité plus fiable. La consolidation de ses moulins a cependant réduit l’effectif permanent de 150 à 72 personnes. Le gain de compétitivité peut donc s’accompagner d’une rationalisation de l’emploi.
Les entreprises financées ont produit plus de 519.000 tonnes de denrées, servi 264.000 petits exploitants et employé plus de 31.000 personnes, dont 41% de femmes. Selon le rapport, production et bénéficiaires ont diminué avec les sécheresses et l’arrivée à maturité de certains investissements, tandis que l’emploi est resté stable. Les valeurs consolidées de l’exercice précédent ne sont pas fournies, empêchant de mesurer précisément le recul.
Le capital ne suffit pas sans compétences agronomiques ni traçabilité. AATIF a développé 133 projets d’assistance technique en quatorze ans, pour 8,5 millions d’euros. Au 31 mars 2025, 81 étaient achevés, 32 en cours et 20 annulés; 41 institutions partenaires et des bénéficiaires dans 18 pays africains étaient concernés. Les interventions couvrent certification, gestion climatique, sécurité et nouvelles semences.
Portée économique et sociale des investissements
| Indicateur d’impact | Résultat communiqué |
|---|---|
| Denrées produites par les entreprises financées | Plus de 519.000 tonnes |
| Petits exploitants servis | 264.000 |
| Emplois soutenus | Plus de 31.000 |
| Part des femmes dans les emplois | 41% |
| Projets d’assistance technique engagés en quatorze ans | 133 |
| Projets achevés | 81 |
| Projets en cours | 32 |
| Projets annulés | 20 |
| Montant consacré à l’assistance technique | 8,5 millions d’euros |
| Institutions partenaires bénéficiaires | 41 |
| Pays africains couverts par l’assistance technique | 18 |
Source: rapport annuel 2024-2025 d’AATIF. Les données d’impact proviennent principalement des déclarations des entreprises, complétées par des expertises indépendantes.
La portée de ces résultats appelle néanmoins de la prudence. Les données d’impact sont déclarées par les entreprises, puis complétées par des études d’experts indépendants. Le rapport ne présente ni audit indépendant consolidé de tous les indicateurs ni base d’extrapolation continentale. Les chiffres décrivent l’empreinte d’un portefeuille, non une transformation africaine acquise.
Le rapport prévoit une reprise des investissements en 2025-2026 et un pipeline direct plus fourni. Douze millions de dollars de capitaux devaient toutefois arriver à échéance, tandis qu’AATIF espérait un nouvel engagement de 20 millions. Le document ne dit pas si celui-ci a été sécurisé. Il reprenait des projections de croissance africaine de 4,1% en 2025 et 4,4% en 2026, tout en citant le climat, l’insécurité et les changes parmi les risques.
