Vieux Rufisque: un patrimoine qui s’effondre dans l’indifférence

Vieux Rufisque, l’une des quatre communes historiques du Sénégal.

Le 21/07/2026 à 15h21

VidéoLe bruit des vagues résonne toujours sur le littoral. Les pêcheurs continuent de prendre la mer comme leurs ancêtres. Mais derrière cette carte postale se cache une autre réalité: celle d’un patrimoine qui s’effrite jour après jour. Bienvenue au Vieux Rufisque, l’une des quatre communes historiques du Sénégal, où l’histoire semble peu à peu céder la place au temps… et au béton.

Avant même la naissance de Dakar, Rufisque occupait une place majeure sur la côte ouest-africaine. Ancien village de pêcheurs appelé Berzeguiche puis Rio Fresco par les navigateurs portugais, la ville est devenue commune de plein exercice dès 1880. Son architecture coloniale, son urbanisme et son histoire lui valent aujourd’hui de figurer sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Dans les ruelles du centre historique, les vieilles bâtisses racontent encore un passé prestigieux. Façades colorées, balcons en fer forgé, magasins en pierre de taille, anciennes demeures de commerçants… autant de témoins d’une époque où Rufisque était l’un des grands centres économiques de l’Afrique occidentale. Mais ces témoins du passé résistent difficilement à l’usure du temps.

Aujourd’hui, nombre de ces bâtiments tombent en ruine. D’autres disparaissent complètement pour laisser place à des constructions modernes qui, bien souvent, ne respectent plus l’identité architecturale de la ville.

Quelques exceptions subsistent toutefois. La réhabilitation de l’ancienne gare ferroviaire, devenue gare du TER, montre qu’il est possible de moderniser sans effacer l’histoire.

Magnifiquement rénovée, cette infrastructure centenaire a conservé son cachet d’origine tout en entrant dans une nouvelle époque.

Pr Meïssa Ndiaye Bèye, inspecteur de l’Éducation à la retraite et ancien conseiller culturel du maire de Rufisque: «Depuis quelques années, on assiste à l’oubli, à l’amnésie ou même à la destruction pure et simple de ces repères historiques qui faisaient l’identité de Rufisque. Si aucune politique de sauvegarde n’est menée par l’État et les collectivités territoriales, tout ce qui faisait l’identité de Rufisque risque de disparaître.»

Pour les habitants, le changement saute aux yeux. Idrissa Ba, acteur communautaire explique: «La ville a complètement changé. Il reste quelques vestiges du passé, mais dans l’ensemble Rufisque n’est plus la même. Le centre-ville, qui constituait un patrimoine très apprécié, a changé de visage avec les nouvelles constructions.»

Le paradoxe est saisissant. Alors que le Vieux Rufisque est reconnu pour sa valeur patrimoniale exceptionnelle, son héritage disparaît parfois dans un silence presque total. Pourtant, de nombreux spécialistes rappellent que préserver un patrimoine ne signifie pas figer une ville dans le passé.

Pr Meïssa Ndiaye Bèye: «Les magasins en pierre de taille peuvent être requalifiés et affectés à d’autres usages. La gare du TER en est l’exemple parfait: elle a été rénovée tout en conservant son identité historique.»

Une démonstration qui prouve qu’il est possible de concilier développement urbain et préservation de la mémoire collective.

Pour Idrissa Ba, la véritable urgence est ailleurs. «Il faudrait rénover les bâtiments tout en gardant leur architecture d’origine. Aujourd’hui, ce n’est pas ce qui est fait. Les anciens édifices s’effondrent puis sont remplacés par de nouvelles habitations. L’image de Rufisque s’en trouve profondément modifiée.»

Face à l’océan qui continue de bercer la ville depuis des siècles, les murs, eux, racontent une autre histoire: celle d’un patrimoine qui disparaît pierre après pierre. Le Vieux Rufisque ne manque ni d’histoire, ni d’âme. Il lui manque peut-être simplement une véritable politique de sauvegarde avant que ses dernières traces ne s’effacent définitivement.

Par Moustapha Cissé (Dakar, correspondance)
Le 21/07/2026 à 15h21