Le temps d’un week-end, le stade de Nzeng-Ayong a cessé d’être une arène sportive pour devenir le ventre bouillonnant du Gabon agricole. Sous un soleil de plomb, les allées ont vibré au rythme des transactions, des brouettes chargées de régimes de bananes et des éclats de rire entre vendeurs et chalands.
La deuxième édition de la foire agricole, voulue comme un vitrine du «made in Gabon», a tenu toutes ses promesses – et même au-delà. Car ici, le pari était osé: proposer du frais, du local, et surtout, du moins cher. Pari réussi.
Lire aussi : Gabon: piment, menthe, avocat, mangue... bienvenue là où «La terre ne ment pas»
En deux jours, les étals se sont vidés à une vitesse record. Les producteurs venus de l’intérieur du pays – de la Woleu-Ntem à l’Ogooué-Maritime – ont vu leurs récoltes s’envoler, parfois en quelques heures. Pour les ménages librevillois, cette foire a été une bouffée d’oxygène dans un contexte où le panier de la ménagère pèse lourd sur les budgets familiaux.
«Ici, le piment ne coûte pas un œil»
À l’entrée, Fabien, un client les bras chargés de sacs, n’en revient toujours pas. «Nous sommes étonnés de payer un sachet de piment à 500 francs CFA, alors que d’ordinaire sur le marché il va jusqu’à 2000 francs CFA... Même le régime de banane qui coûte les yeux de la tête est vendu moins cher ici», lâche-t-il, encore sous le choc de ces écarts.
Son voisin de caddie, Mathurin, abonde mais tempère: «À l’avenir, il faut bien structurer l’organisation. Je trouve que les étals sont trop serrés... Mais il faut vraiment cette foire d’exposants locaux, tous les deux mois.»
Un bémol logistique qui n’entame en rien l’enthousiasme général.
Deux ménagères, deux bonnes raisons de sourire
Dans la foule, nous avons croisé Rose, mère de quatre enfants, qui remplissait son cabas avec une dextérité de marathonienne. «Vous ne pouvez pas savoir ce que ça représente pour moi. D’habitude, avec 10 000 francs, je repars du marché avec trois légumes et un peu de poisson. Là, j’ai acheté du manioc, des aubergines, des piments et même de l’huile de palme locale, et il me reste de quoi prendre un taxi. C’est une vraie bouffée d’air, parce que la vie est devenue infernale. Mais franchement, deux jours, c’est une goutte d’eau. Il faudrait que ça dure au moins une semaine.»
Lire aussi : Gabon: du bureau à la rizière, la reconversion nourricière
À quelques mètres, Cécile, retraitée et habituée des bonnes affaires, renchérit: «Ce qui me plaît, c’est la qualité. Ce n’est pas de la nourriture qui a voyagé des semaines. C’est frais, ça sent bon la terre, et en plus on sait qu’on soutient nos frères paysans. Moi, j’ai pris des bananes plantains pour mes petits-enfants. Mais j’aimerais qu’on nous explique d’où viennent exactement les produits, et qu’il y ait plus de viande locale aussi. Mais ne vous méprenez pas: je repartirai avec le sourire, et j’espère qu’ils referont ça avant Noël.»
Un projet à pérenniser, de Libreville à FrancevilleDerrière l’engouement, Nicaise Essono, représentant de la maison de l’entrepreneur, observe la foule avec un regard à la fois fier et lucide. «On comprend les différentes réactions : pour certains deux jours c’est court, pour beaucoup l’initiative est à saluer parce que nous vendons à bas prix. L’idée pour nous est de pérenniser le projet et de couvrir les plus grandes villes du pays», confie-t-il, alors qu’il supervise le réassort des étals.
Lire aussi : Après 5 années d’expérimentation, le Gabon se lance dans la production de semence de riz
Cette ambition repose sur une conviction: le «made in Gabon» n’est pas un simple slogan. C’est une arme anti-inflation, un levier de souveraineté alimentaire et un créateur d’emplois pour les jeunes agriculteurs. La foire de Nzeng-Ayong a montré que la demande est là, pressante, presque vorace. Reste à transformer l’essai: élargir les espaces, multiplier les dates, et structurer les filières pour que l’offre suive.
Une bouffée d’espoir en période de vache maigre
Au-delà des chiffres et des tonneaux de manioc écoulés, c’est un signal fort qui a résonné dans ce stade. Celui d’une résilience économique par le local. Alors que les ménages subissent la hausse généralisée des prix, ces deux jours ont prouvé qu’il est possible de manger mieux et moins cher, à condition de raccourcir les circuits et de valoriser les produits du terroir.
Les Librevillois repartent avec des cabas pleins et une certitude: le «made in Gabon» a conquis les cœurs et les estomacs. Mais pour que la fête ne s’achève pas trop vite, les organisateurs devront vite passer à la vitesse supérieure.
Une chose est sûre: le rendez-vous est pris pour une troisième édition, plus grande, plus longue, et peut-être déjà dans une autre ville. En attendant, les bananes plantains de Nzeng-Ayong ont fait des miracles. Et dans les cuisines de la capitale, ce soir, on mijote du bonheur à prix doux.
