Libreville. Dans l’enfer oublié de Rio: drogue, jeunesse sacrifiée et complicités supposées

Le 16/05/2026 à 15h56

VidéoAu point d’embarquement des transporteurs du carrefour Rio, là où les maquis côtoient des abris de tôle, une réputation macabre précède les lieux. Ici, les braquages, les vols à main armée et les agressions sont légion. Mais derrière ce sombre tableau se cache le drame d’une jeunesse livrée à elle-même, zombifiée par les stupéfiants, abandonnée dans ce qui s’apparente à une favela gabonaise.

Ce vendredi 15 mai, pourtant, une lueur de résistance a traversé le chaos. Des associations de lutte contre la drogue ont investi le terrain, non pas pour juger, mais pour tendre la main. Une journée de sensibilisation pour secouer les consciences, interpeller les autorités et surtout, sauver ceux que l’ombre des trafiquants a déjà engloutis.

Au milieu du brouhaha des taxis-brousse et des interpellations des régulateurs de transport, une voix posée captive l’assistance.

Joël, la trentaine révolue, arbore aujourd’hui la tenue sobre d’un évangéliste. Son regard, autrefois éteint par la drogue, brille d’une flamme retrouvée. Ancien consommateur, il est venu raconter l’indicible. «Un vrai consommateur sait que, de lui-même, c’est impossible d’arrêter», lance-t-il sobrement. Il parle de la descente aux enfers, des nuits blanches sous emprise, du corps qui réclame sa dose. «La grâce du Seigneur m’a sauvé, oui. Mais il faut plus que cela. Il faut des campagnes comme celle-ci, il faut des structures, il faut de l’écoute.»

Son témoignage met le doigt sur une vérité crue: la foi ne suffit pas face au manque. La rue non plus.

Assis sur le rebord d’un trottoir, Lucien Carlin, 20 ans, régulateur de transport au carrefour Rio, écoute sans rien dire. Lui n’a pas encore franchi le pas de la repentance. À visage découvert, il témoigne avec une sincérité désarmante. «Moi, je prends des stupéfiants pour avoir la force de travailler.»

Dans un pays où le chômage étrangle la jeunesse, où le moindre boulot de régulateur est une guerre de chaque instant, la drogue n’est plus seulement un vice. C’est devenu, pour certains, un outil de survie. Pourtant, Lucien ne se fait pas d’illusion: «Pour que la drogue arrête de circuler au Gabon, il faudrait que le gouvernement décide de l’arrêter.»

Une solution naïve en apparence, mais qui résume un désespoir profond : l’impuissance des petits face à un trafic qui semble sans fin.

Dans le dédale des petites échoppes, la colère des commerçants est à son comble. Stéphane Langui, président des commerçants de Rio, ne mâche pas ses mots. Le sujet est régulièrement «mis sur la table» par les autorités, déplore-t-il, mais «sans réelles avancées». Alors il pose la question qui fâche : d’où vient cette drogue? «L’idée reçue est qu’elles proviennent du Cameroun. Mais comment est-ce possible avec autant de barrières des forces de défense le long du trafic routier?» Son regard s’assombrit: «Pour nous, ça signifie que le phénomène bénéficie de complicités à tous les niveaux.»

Un silence pesant accueille ces mots, à peine couvert par les klaxons. Accusation grave, mais ici, personne ne sourcille. Tout le monde sait, ou soupçonne.

Face à l’urgence, certains refusent de se contenter de discours. Arnaud Engone Mba, président des régulateurs de transport de Rio, propose deux mesures concrètes. «Le plus important n’est pas seulement de sensibiliser. Nous militons pour la construction par l’État d’un centre de cure et pour offrir à ces jeunes des possibilités d’insertion professionnelle.» Du soin, puis du travail, un chemin de sortie que les jeunes addicts ne peuvent emprunter seuls.

Mais la voix la plus poignante est peut-être celle de Joséphine Mbomba, présidente de l’ONG «Cri d’une mère». Chrétienne d’une cinquantaine d’années, elle a arraché des dizaines de jeunes à l’enfer vert de la drogue. Certains ont repris le chemin de l’école, décroché un emploi. «Mais beaucoup ont très vite rechuté», avoue-t-elle, la gorge serrée.

Debout au milieu des baraques, elle fixe l’horizon comme pour défier l’indifférence: «Notre rôle est de sensibiliser, d’insérer et de réinsérer. Malheureusement, depuis que je suis sur le terrain, j’ai l’impression de ne pas être écoutée.»

Ce vendredi 16 mai, les associations ne sont pas venues seulement pour distribuer des tracts ou prier. Elles ont lancé une interpellation solennelle aux autorités gabonaises: des mesures urgentes contre la circulation des drogues à Libreville et dans les grands centres urbains.

Car à Rio, comme dans d’autres quartiers sacrifiés, l’heure n’est plus à l’étude. L’heure est à la vie. Et pour sauver ces jeunes que le trafic a transformés en fantômes, il faudra plus que des bonnes intentions. Il faudra des actes, des moyens, et une vérité sur ces fameuses «complicités».

En attendant, les mères continuent de veiller, les commerçants de compter leurs pertes, et les évangélistes comme Joël de prier pour que la grâce, enfin, rencontre la justice.

Par Ismael Obiang Nze (Libreville, correspondance)
Le 16/05/2026 à 15h56