Sénégal: Lendeng, le trésor vert de Rufisque sous la pression du béton

Lendeng, dans la commune de Rufisque

Le 26/07/2026 à 16h12

VidéoÀ quelques kilomètres de Dakar, une terre continue de nourrir le Sénégal. À Lendeng, dans la commune de Rufisque, les rangées de laitues, de choux, de carottes, d’aubergines et de persil s’étendent à perte de vue. Ici, les récoltes se succèdent douze mois sur douze. Pourtant, derrière cette abondance se cache une inquiétude grandissante. Ce joyau agroécologique de 56 hectares est aujourd’hui menacé par l’avancée du béton.

Le contraste saute immédiatement aux yeux. D’un côté, des maraîchers s’affairent autour des cultures, irriguent les parcelles, désherbent à la main et récoltent des légumes prêts à rejoindre les marchés. De l’autre, des maisons grignotent progressivement les terres agricoles. Une cohabitation qui illustre la bataille silencieuse qui se joue autour de cet espace stratégique.

Pour les spécialistes, l’importance de Lendeng dépasse largement les limites de Rufisque. Cette zone fait partie des Niayes, un territoire minuscule à l’échelle du Sénégal mais essentiel à la sécurité alimentaire du pays.

Amadou Kanouté, directeur exécutif de L’Institut Panafricain pour la Citoyenneté, les Consommateurs et le Développement- Afrique, rappelle pourquoi cette bande de terre constitue un maillon indispensable de l’agriculture nationale. «Lendeng se trouve dans la zone des Niayes, cette bande qui longe le littoral sénégalais face à l’océan Atlantique, du nord au sud du pays. Cette bande ne représente qu’en tout et pour tout 1% du territoire national. Pourtant, c’est sur ce micro territoire que l’on réalise 60% de la production horticole du Sénégal.»

Des légumes récoltés ici prennent quotidiennement la direction des marchés de Rufisque, Kermel, Castors, Thiès ou encore Kaolack. Une partie de cette production franchit même les frontières nationales vers le Mali, la Guinée et la Gambie.

Au cœur de cette activité, Abou Sow décrit l’étendue de la production maraîchère et son rôle dans l’alimentation des populations. «Quand on parle de Lendeng, on évoque la production de 16 variétés de légumes. C’est cette production qui alimente les marchés du pays, notamment ceux de Rufisque, Kermel, Castors, Thiès ou Kaolack, et qui s’exporte même au-delà, dans la sous-région, comme au Mali, en Guinée et en Gambie.»

Au-delà des légumes, Lendeng fait vivre des centaines de familles. Des centaines de maraîchers y travaillent chaque jour, rejoints par des saisonniers venus de plusieurs régions du Sénégal et parfois des pays voisins.

Autour des exploitations gravitent également transporteurs, commerçants, restauratrices, artisans, vendeurs de semences, réparateurs de matériel agricole ou encore éleveurs qui échangent fumier contre résidus de récoltes. Toute une économie locale dépend directement de cette terre.

Amadou Kanouté rappelle qu’«environ 500 maraîchers travaillent directement sur ce site auxquels s’ajoutent les emplois indirects créés par la distribution des produits. De plus, cette activité dynamise l’économie locale. Lendeng joue également un rôle crucial d’insertion pour les migrants de retour. Enfin, et c’est encore plus important, la zone fait office de puits de carbone. Lendeng est en effet située au cœur de trois zones émettrices de gaz à effet de serre.»

Autre évolution majeure: le choix de l’agroécologie. Longtemps tournée vers une agriculture conventionnelle, la zone privilégie désormais des pratiques plus respectueuses de l’environnement afin de préserver les sols et garantir une production durable.

Abou Sow explique cette transition qui permet aujourd’hui d’assurer une production continue tout au long de l’année. «Auparavant, nous pratiquions une culture conventionnelle basée sur les engrais chimiques. Aujourd’hui, nous avons opté pour la transition agroécologique. Nous assurons l’approvisionnement continu du marché puisque nous produisons 12 mois sur 12.»

Mais cette réussite agricole est aujourd’hui fragilisée. Les exploitants voient leurs parcelles se réduire au rythme de l’urbanisation. Entre titres privés, terrains de l’État et constructions qui avancent progressivement, le périmètre cultivable se rétrécit chaque année. Les maraîchers redoutent que cette pression foncière ne compromette les ambitions de souveraineté alimentaire affichées par les autorités. Ils rappellent qu’une partie de la zone fait déjà l’objet d’arrêtés limitant les travaux et demandent désormais une protection définitive.

Pour Amadou Kanouté, seule une décision forte de l’État permettra de préserver durablement ce patrimoine agricole stratégique. «C’est pour toutes ces raisons qu’il est primordial que Lendeng soit considéré comme un espace vital. Lendeng est le poumon vert du département de Rufisque. Tout l’enjeu de notre bataille actuelle est d’obtenir un décret présidentiel qui classe définitivement Lendeng comme une zone non aedificandi.» L’expression aedificandi signifie «ne pas édifier» et une règle juridique interdisant toute construction sur un terrain donné.

Entre impératif d’urbanisation et nécessité de préserver les terres nourricières, l’avenir de Lendeng est désormais un choix de société. Car protéger ces 56 hectares, ce n’est pas seulement sauver des champs de légumes, c’est aussi préserver des emplois, soutenir la souveraineté alimentaire, protéger un puits de carbone et garantir qu’au cœur de Rufisque, la terre continue encore longtemps de nourrir les hommes.

Par Moustapha Cissé (Dakar, correspondance)
Le 26/07/2026 à 16h12