Succès mitigé de la plus grosse IPO d’Afrique qui a mis à nu les carences d’intégration des places boursières africaines

Aliko Dangote donnant le coup d'envoi de l'opération d'introduction en bourse de Dangote Refinery.

Le 29/10/2026 à 15h01

L’introduction en bourse de Dangote Petroleum Refinery and Petrochemicals FZE a été un succès relatif avec une offre sursouscrite trois à quatre fois, ouvrant la possibilité d’allouer jusqu’à 30% de titres supplémentaires et porter l’opération à 2,1 milliards de dollars. L’objectif de l’«IPO du peuple» d’Aliko Dangote ciblant 10 millions d’investisseurs particuliers africains est très loin d’être atteint, même si des souscripteurs de 120 pays dont 54 pays africains ont participé à l’opération qui a drainé un peu plus de 2 millions d’investisseurs particuliers. Si l’objectif était ambitieux dans un continent où la culture boursière fait défaut, la faible intégration des bourses africaines est aussi pointée du doigt. Explications.

La plus grosse opération d’introduction en Bourse (IPO) sur le continent africain de Dangote Petroleum Refinery and Petrochemicals FZE s’est clôturée le mardi 27 octobre 2026. Initialement prévue pour le 14 octobre, la date de clôture a été prolongée afin d’élargir la participation publique et répondre au souhait d’Aliko Dangote de démocratiser l’actionnariat en Afrique.

Les premiers résultats de l’IPO annoncés par Dangote et ses proches collaborateurs laissent présager un succès de l’opération, mais loin des attentes de l’homme le plus riche d’Afrique qui s’était fixé pour objectif 10 millions d’investisseurs particuliers africains.

Selon ces données, en six semaines, l’opération a attiré des investisseurs de 120 pays des cinq continents. Et pour ce qui est de l’Afrique, des investisseurs de 54 pays qui la composent ont souscrit à l’offre, selon un communiqué de Dangote Refinery.

«Les demandes d’investisseurs provenant de 120 pays démontrent l’intérêt international extraordinaire pour notre entreprise et la confiance que les investisseurs placent dans l’avenir de cette raffinerie», a souligné Aliko Dangote, PDG du conglomérat Dangote Industries, ajoutant que «c’est une réalisation historique pour l’Afrique. Elle montre ce qui est possible lorsque nous croyons en notre continent, que nous travaillons ensemble et que nous investissons dans notre avenir commun».

Grâce à cet engouement, l’offre initiale de 1,6 milliard de dollars, la plus importante jamais initiée au niveau du continent africain, a été sursouscrite autour de quatre fois par les investisseurs particuliers et institutionnels nigérians. Cela, sans compter les souscriptions réalisées au niveau des autres pays, notamment ceux de l’Afrique de l’Est. Cette sursouscription devrait pousser Dangote à exercer l’option de surallocation et porter la taille de l’offre de 1,6 à 2,1 milliards de dollars.

Reste que cette sursouscription est loin d’être extraordinaire pour une offre d’une telle ampleur et adressée aux Africains. A titre d’illustration, sur le marché marocain, l’augmentation du capital de l’opérateur TGCC avec une offre de 2,2 milliards de dirhams (environ 224 millions de dollars) a été sursouscrite 42 fois avec une demande atteignant 92,64 milliards de dirhams (soit 9,43 milliards de dollars). En clair, la demande pour ce titre a été beaucoup plus élevée que celle de la raffinerie de Dangote.

Rappelons que l’IPO de Dangote Petroleum Refinery and Petrochemicals FZE a porté sur 4,1 millions d’actions ordinaires proposées au prix de 525 nairas l’action (0,40 dollar) avec un investissement minimum de 10 actions, soit 5.250 nairas (4 dollars). L’objectif est de lever 2.150 milliards de nairas, (1,6 milliard de dollars) avec la possibilité, en cas de sursouscription, d’allouer jusqu’à 30% de titres supplémentaires.

L’IPO valorise Dangote Petroleum Refinery and Petrochemicals FZE entre 47 et 49 milliards de dollars.

À la suite de sa cotation, l’entreprise deviendra la plus grosse capitalisation boursière du continent africain et fera changer de dimension la Bourse de Lagos.

Aliko Dangote qui a investi autour de 20 milliards de dollars pour construire la plus grosse raffinerie de pétrole du continent peut se frotter les mains. Et cette IPO va contribuer aux 14,3 milliards de dollars nécessaires au financement de l’extension de la capacité de raffinage de Dangote Refinery à 1,4 million de barils par jour à l’horizon 2029.

Le succès de l’IPO s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, il y a des éléments liés à l’offre. À ce titre, outre la qualité du papier que représente Dangote Petroleum Refinery and Petrochemicals FZE, la plus grande raffinerie de pétrole d’Afrique qui envisage de devenir la plus grande au monde, il y a aussi l’accessibilité de l’offre avec un prix fixé à 0,4 dollar l’action pour un investissement minimum obligatoire de 10 actions, soit 4 dollars. Et au niveau des souscriptions aussi, pour les particuliers nigérians, la procédure a été simplifiée: un numéro d’identification bancaire, le nombre de titres souhaités et un paiement.

Ensuite, il y a l’effet, même s’il reste à relativiser en attendant les résultats définitifs, des souscriptions réalisées au niveau d’un certain nombre de pays africains (Kenya, Ouganda, Ethiopie…) via des véhicules d’investissement.

Par ailleurs, les excellents résultats financiers de l’entreprise au titre de l’année en cours, annoncés durant la période des souscriptions, ont stimulé les souscriptions, notamment de la part des investisseurs étrangers.

En effet, au terme des neuf premiers mois de 2026, Dangote Petroleum Refinery and Petrochemicals FZE a dégagé un bénéfice net de 4,73 milliards de dollars. Ce qui laisse présager un résultat net de plus de 6 milliards de dollars au titre de l’année en cours. Pour une entreprise qui a coûté environ 20 milliards de dollars, ce bénéfice laisse augurer un retour sur investissement rapide. Ce d’autant plus que les projections des analystes laissent augurer une persistance des tensions sur le marché mondial des carburants en 2027 et même au delà. Une aubaine pour la raffinerie de Dangote qui a pleinement tiré profit de la crise au Moyen-Orient et la fermeture du détroit d’Ormuz où transitent plus de 20% du pétrole brut mondial.

Tous ces facteurs devraient contribuer logiquement à une sursouscription beaucoup plus élevée à l’offre.

Toutefois, le manque de profondeurs de la culture boursière au niveau du marché nigérian et le placement privé de 2,5 milliards de dollars, en juillet dernier, exclusivement réservé aux investisseurs institutionnels et qui a connu un engouement exceptionnel de la part des grands gestionnaires de fonds, ont certainement atténué la demande du titre.

Au delà du niveau de la sursouscription, l’objectif fondamental d’Aliko Dangote pour cette IPO est de créer un actionnariat populaire à même d’ancrer durablement sa raffinerie dans l’économie et le quotidien des Nigérians, tout en montrant qu’il est possible de financer de grandes entreprises industrielles en Afrique en recourant à l’épargne des Africains.

En attendant les résultats définitifs, selon les premières données annoncées, la raffinerie devrait compter plus de deux millions de nouveaux actionnaires à l’issue de cette introduction en bourse. Ce qui est une première pour une IPO au niveau du continent africain.

Toutefois, on est loin de la cible des 10 millions d’investisseurs particuliers africains souhaités par l’homme le plus riche d’Afrique. L’opération a montré qu’entre les vœux du milliardaire nigérian et la réalité du terrain y a les contraintes du marché.

D’abord, la limite majeure de l’opération est que les indépendances n’ont pas signifié la fin des frontières héritées de la colonisation. Du coup, les facilités offertes aux Nigérians pour souscrire à cette opération se limitent aux frontières du pays.

Partant, les investisseurs africains choyés par Dangote ne pouvaient souscrire à l’IPO depuis leurs comptes titres ouverts dans leurs pays. Ainsi, un Ivoirien ne pouvait souscrire directement à l’IPO via un intermédiaire boursier de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) d’Abidjan. Pour se faire, il devait obligatoirement passer par un intermédiaire habilité à accéder au marché nigérian et ce malgré le fait que la BRVM et la Bourse de Lagos soient reliées depuis 2022 via la plateforme d’African Exchanges Linkage Project (AELP) qui relie actuellement 12 bourses africains.

Cette plateforme ne permet actuellement aux courtiers agréés que de passer des ordres de sociétés déjà cotées (marché secondaire) et non de transmettre des ordres à une IPO comme celle de Dangote Petroleum Refinery and Petrochemicals FZE.

Ensuite, il y a le problème règlementaire qui se pose aux investisseurs de nombreux pays quand il s’agit d’investir à l’étranger. A titre d’exemple, chaque investisseur de la zone Uemoa est soumis à une autorisation préalable du ministère des Finances de son pays pour tout investissement à l’étranger. Et cet obstacle est corsé par le fait que le texte prévoit qu’au moins 75% du montant à investir soit financé par des ressources mobilisées hors de l’Uemoa (Règlement 06/2024/CM/Uemoa). Il s’en suit que les dividendes perçus de cet investissement et les produits de cession des actions (sauf dérogation) doivent aussi être cédés à la BCEAO via un intermédiaire agréé.

Ainsi, cette opération qui était le premier test grandeur nature d’un marché de capitaux panafricain fait découvrir que les frontières héritées de l’ère coloniale résistent mieux que les slogans panafricains.

Pourtant, en décembre 2022, l’interconnexion des bourses du continent semblait connaitre un début de solution avec le lancement du Projet de Liaison des Bourses Africaines (African Exchanges Linkage Project, le projet AELP) destiné à développer l’intégration des marchés de capitaux africains en facilitant les transactions transfrontalières et la libre circulation des investissements sur le continent.

Pour concrétiser ce projet, une plateforme de négociations AELP Link a été lancée à Abidjan, le 7 décembre 2022, sous l’égide de l’Association des Bourses Africaines (ASEA), et en présence des acteurs des marchés (institutionnels, courtiers, investisseurs…).

Cette première phase permettant de connecter les sept bourses fondatrices de l’AELP couvrant 14 pays: Bourse de Johannesburg (Afrique du Sud), Le Caire (Égypte), Casablanca (Maroc), Lagos (Nigeria), Nairobi (Kenya), Maurice (Maurice) et Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo).

Depuis, quatre autres bourses ont rejoint l’AELP. Il s’agit des bourses du Botswana, d’Eswatini, du Ghana et d’Ouganda. Ce qui porte désormais à onze les bourses africaines interconnectées via la plateforme AELP et plus de 50 courtiers connectés pour offrir aux investisseurs un accès direct à ces marchés.

Le fait de connecter les bourses africaines présente de nombreux avantages. En positionnant les bourses africaines sur l’échiquier boursier mondial, cette intégration leur donne une certaine taille critique, facilite le financement des entreprises africaines en leur donnant accès à une plus grande base d’investisseurs, contribue au développement du marché boursier africain et canalise l’épargne locale vers le financement des économies réelles et de projets de développement partout en Afrique.

Seulement, malgré l’existence de la plateforme de négociations AELP Link, une solution technologique pour soutenir l’intégration du marché, le système de routage des ordres (ORS) et le partage des données du marché et du carnet d’ordres, celle-ci reste inopérante quand il s’agit d’une opération d’introduction en bourse. Elle sert uniquement aux acquisitions de titres déjà cotés (marché secondaire).

Pour dépasser cet obstacle, à défaut de doubler ou multiplier les cotations sur d’autres marchés boursiers africains, il a fallu recourir aux Global Depositary Receipts (Certificats de dépôt) pour permettre aux investisseurs de certains pays d’accéder aux souscriptions.

Ces certificats de dépôt sont des titres qui reproduisent le cours de l’action et donnent droit à des dividendes sans être l’action elle-même. Il a fallu, dans certains pays, construire dans l’urgence ces véhicules, les faire approuver par les régulateurs nationaux et commercialiser les titres Dangote Petroleum Refinery and Petrochemicals FZE dans un court laps de temps.

Du coup, quelques rares pays sont arrivés à mettre en place ces véhicules d’investissement alternatifs à temps. C’est le cas du Kenya, de l’Éthiopie, de l’Ouganda…

Enfin, à ces facteurs il faut ajouter les risques que pose la souscription à cette opération pour les investisseurs étrangers. Outre le faible flottant en bourse du titre de seulement 3,3% du capital pouvant impliquer une faible liquidité du titre en bourse et donc de possibles difficultés pour vendre les actions acquises dans des conditions favorables, il y a aussi le risque de change qui peut impacter les investisseurs étrangers.

En effet, le naira nigérian n’étant pas une monnaie solide, l’évolution défavorable du taux de change peut ruiner les investissements consentis, un raffermissement du naira, comme c’est le cas depuis le début de l’année, pouvant avoir un effet bénéfique pour ces investisseurs étrangers.

Bref, si l’AELP et sa plateforme tendent à rapprocher les bourses africaines, les règlementations nationales et régionales, les contrôles de change et de capitaux continuent de fragmenter le marché boursier africain.

En clair, l’IPO de Dangote Petroleum Refinery and Petrochemicals FZE montre que l’intégration des bourses ne peut se limiter à une simple connexion technique des infrastructures. Il faut bien évidement aller au-delà en révisant les règlementations nationales des marchés financiers.

En tout cas, cette IPO d’envergure doit servir d’exemple afin que les dirigeants des places financières et les hommes politiques puissent accélérer l’intégration financière du continent et permettre à l’épargne de servir au financement des projets structurants de manière sécurisée partout en Afrique.

Par Moussa Diop
Le 29/10/2026 à 15h01